Répliques

Note de lecture

par Élise Domenach  Du même auteur

La Ligne rouge, Michel Chion. (Les Éditions de La Transparence, 2005)

Ce livre est une perle à plus d’un titre. Michel Chion livre ici son écrit sans doute le plus personnel. Le compositeur, réalisateur et essayiste, auteur de plusieurs ouvrages sur le son et la musique au cinéma et de deux monographies classiques sur David Lynch et Stanley Kubrick(1) fait entendre une voix de spectateur originale, et par bien des aspects irremplaçable. Notons d’emblée que le sujet-Malick est aussi mythique que délicat à traiter, et personne ne s’y est frotté avant lui en français. À l’heure où Les Cahiers du cinéma manquent à reconnaître la beauté du Nouveau Monde, auquel seul Positif a accordé une véritable place, ce livre a quelque chose de rassurant(2). Mais sa vraie valeur dépasse la polémique (dans laquelle M. Chion se lance parfois). Il constitue une réflexion unique sur un film démesuré : film de guerre de deux heures et trente-cinq minutes, film méditatif « raconté » en voix off (aussi savamment construit qu’un Ophüls ou un Welles), film choral enfin, où l’on croise une foule d’immenses acteurs : Sean Penn, George Clooney, John Travolta, Jim Caviezel, Adrian Brody, Ben Chaplin, John Cusack. Or, M. Chion parvient à répondre en tous points à la démesure de Malick, en suivant le fil de sa propre expérience du film. En ce sens, l’essai sur La Ligne rouge constitue sans doute la meilleure défense et illustration des positions de son auteur qui pourfendait naguère dans Libération certaines « tendances de la critique française » de cinéma(3).

Ce livre sur Terrence Malick est aussi la perle d’une remarquable collection de textes sur des films particuliers (tous réussis) où on trouve le même engagement des auteurs, dans des écrits à la fois très proches du grain des films et qui prennent la peine d’une vraie distance théorique. L’originalité de la collection « Cinéphilie » des Éditions de La Transparence(4) est d’accueillir des essais toujours à la fois personnels, analytiques et savants : de Jean-Christophe Ferrari sur Les Amants crucifiés, In the Mood for Love (collectif) et Remorques, de Dana Polan sur Le Violent, de Jonathan Rosenbaum sur Dead Man, et plus récemment de Amy Tobin sur Taxi Driver, d’Alain Ferrari sur Le Feu follet et de Marc Cerisuelo sur Le Mépris. Ni ouvrages universitaires ni divagations subjectives, ces livres se tiennent sur la corde raide de l’analyse, là où un film rencontre une sensibilité ou une époque, en rencontrant un écrivain.

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