Périphéries

Résister, c’est percevoir à propos de They Live, de John Carpenter (1988)

par Frédéric Neyrat  Du même auteur

Voir, percevoir

Le cinéma est une machine à percevoir. Non pas des images que nous regardons, non pas des images qui nous regardent, tout cela reste rivé à une conception en termes de sujet et d’objet qui rate la spécificité du cinéma. Il faudrait commencer par dire qu’une image cinématographique est une perception, et que chaque nouvelle image est une nouvelle perception.

On pourrait en effet définir le cinéma comme une sorte d’aspirateur ontologique, en s’inspirant au passage des réflexions énoncées vers la fin des années vingt par Élie Faure(1) : l’être tend à passer dans les images cinématographiques, tous les êtres, vivants et non vivants, animaux et machines, super-novæ et micro-particules. Mais l’on pourrait objecter qu’une telle approche pourrait se rapporter à n’importe quelle image, images de synthèses, IRM, caméra de surveillance… Il faut par conséquent préciser que le cinéma est l’art de mettre ensemble la réalité multitudinaire de l’être : si le cinéma est bel et bien un art total, c’est au sens où il ne fait pas que montrer l’être, il le monte, le monte ensemble, le co-ligue. En ce sens, une nouvelle perception cinématographique suppose un nouveau montage : de l’être est élevé au statut de collègue. Et le cinéma est l’être perçu monté en collectif. Rappelons en effet que percevoir, per capere, prendre par, suppose de saisir par les sens, de com-prendre, de prendre-avec en vue de « recueillir » nous dit le Dictionnaire historique de la langue française. Le cinéma est ainsi le percepteur de l’être, il le recueille, tente de le recevoir en bonne et dure forme.

L’être perçu doit pour le coup être distingué de l’être vu. Voir, ce n’est pas percevoir. Voir est un rapport singulier au percevoir, celui, pour le cas qui nous occupe aujourd’hui, du spectateur qui voit le perçu. Si l’on pose que le cinéma est rapport-de-monde avant que d’être rapport-de-sujet-à-objet, alors voir les images du cinéma, c’est s’installer dans le monde cinématographiquement perçu, subir en puissance son effet d’aspiration ontologique. Voir ses images, c’est composer un certain rapport avec la perception, s’associer aux images cinématographiquement perçues, et entrer ainsi dans la composition des mondes à venir. Voilà qui remet en cause l’idée selon laquelle le cinéma diffuserait des messages, publicitaires ou pédagogiques, soporifiques ou révolutionnaires. Il est certain que cela peut avoir lieu, mais la portée subversive ou mercantile des images du cinéma ne tient pas à cet effet de surface, à cette plus-value extorquée à la sphère de la politique ou de l’économie, elle tient au monde qu’elle compose par l’association des visions et des perceptions.

Resterait finalement à montrer en quoi la perception cinématographique s’abreuve à d’anciennes visions. Nous disons avec Serge Daney que « tout film est un palimpseste »(2) – l’incestueuse rencontre, pâle ou colorée, du perçu avec le vu, du monde avec un sujet, de l’imaginaire avec le réel. Tout film, dirions-nous, est un remake : en cinéma, le collectif de l’être perçu fait un nouveau monde en refaisant l’ancien, qui promettait déjà beaucoup, mais hésitait encore. À l’origine, les perceptions sont timides, de couleur rouge, comme le sang qui coule parfois à l’occasion de ce que nous nommerons : les scènes primitives du perce-voir.

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