Périphéries

« Un film ne se pense pas, il se perçoit » Merleau-Ponty et la perception cinématographique

par Clélia Zernik  Du même auteur

« Un film ne se pense pas, il se perçoit. » Voilà comment Merleau-Ponty conclut son intervention à l’Institut des Hautes Études Cinématographiques, le 13 mars 1945, retranscrite dans Sens et non-sens sous le titre « Le cinéma et la nouvelle psychologie ». Un film n’est donc pas un film en tant qu’il propose un discours, mais en tant qu’il suscite une vision. Cette position merleau-pontienne serait sans grande originalité si elle ne se rattachait pas à l’ensemble de sa philosophie. Deleuze, pour qui la conférence de Merleau-Ponty présente peu d’intérêt, nous donne un indice quand il dit que ce dernier « s’intéressait au cinéma, mais pour le confronter aux conditions générales de la perception et du comportement »(1). Est-ce à dire qu’un film se perçoit, certes, mais d’une manière très spécifique ? Ou plutôt : c’est la perception même qui y est expérimentée. Une œuvre cinématographique n’élabore pas tant des concepts qu’une singularité perceptive.

Dès lors, nous sommes confrontés à une autre particularité du texte de Merleau-Ponty : il ne s’intitule pas « Le cinéma et la phénoménologie », mais « Le cinéma et la nouvelle psychologie ». Pourquoi rattache-t-il l’étude du cinéma à la psychologie, et plus spécifiquement à la Gestalttheorie, à tel point qu’il écrit que « la nouvelle psychologie nous conduit précisément aux remarques les meilleures des esthéticiens du cinéma »(2) ? Il semble suggérer ainsi que la phénoménologie ne pourrait fonder une nouvelle esthétique du cinéma ; le mérite en reviendrait aux seules sciences expérimentales. Si la compréhension de l’être au monde suppose une approche non pas scientifique mais philosophique, pourquoi l’étude de l’art cinématographique devrait-elle passer au crible d’une démarche objectiviste ? Il faut rappeler en outre que dans nombre de ses textes, Merleau-Ponty s’oppose à la nouvelle psychologie, lui reprochant d’être en dernière instance physicaliste et causaliste. Pourquoi ce reproche ne vaudrait-il que lorsqu’on aborde la perception et le comportement, et non pas lorsqu’on traite de l’art du cinéma ? Pour reprendre les termes de L’&Oelig;il et l’esprit, le cinéma aurait-il une affinité avec cette « pensée de science – pensée de survol, pensée de l’objet en général »(3) ?

Or, ces deux questions, à savoir pourquoi Merleau-Ponty parle de nouvelle psychologie et non de phénoménologie quand il aborde le cinéma, et pourquoi Deleuze écrit que Merleau-Ponty ne s’intéresse qu’à la distinction entre la perception ordinaire et la perception cinématographique, peuvent être traitées en un même mouvement : c’est parce que la perception cinématographique se distingue de la perception ordinaire qu’elle mérite d’être étudiée par la Gestalttheorie et non par la phénoménologie. Par ce détour, on comprendra mieux la portée de la formule selon laquelle « un film ne se pense pas, il se perçoit. »

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