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Une image mouvante du scepticisme

par Paola Marrati  Du même auteur

Dans son premier livre consacré entièrement au cinéma, La Projection du monde, Stanley Cavell définit le cinéma comme « une image mouvante du scepticisme »(1). Cette définition, ou description, est non seulement étrange en elle-même, puisque le lien entre cinéma et scepticisme n’a rien d’évident de prime abord ; elle est d’autant plus étrange si l’on considère qu’une des thèses principales du livre consiste dans l’affirmation, insistante et répétée, d’un lien essentiel entre le cinéma et la réalité. Comment comprendre que le cinéma soit à la fois une image du scepticisme et une forme d’expression artistique où la réalité joue un rôle nécessaire ? Pourtant, ces deux affirmations de Cavell sont profondément cohérentes, elles s’éclairent l’une l’autre, elles dépendent l’une de l’autre. Et c’est seulement en essayant de les saisir dans leur dépendance réciproque qu’on peut comprendre la philosophie du cinéma de Cavell et les enjeux qu’elle soulève. Elles nous permettent en particulier de dégager un des aspects les plus originaux, et à mon sens un des plus importants, de cette pensée. La « modernité » du cinéma, cette ancienne affaire qui accompagne le cinéma depuis sa naissance, telle que Cavell la décrit, entre scepticisme et réalité, prend un visage inédit et inattendu.

Commençons par le rôle que la réalité joue dans les films. Dès les premières pages de La Projection du monde, Cavell rend hommage aux écrits de Panofsky et de Bazin et souscrit à leur idée que le cinéma entretient un lien singulier à la réalité, qu’il y a, si l’on veut, un « réalisme » essentiel du moyen d’expression cinématographique. Mais si cette intuition est juste, et justifiée, les thèses que Bazin et Panofsky développent pour la soutenir ne le sont pas. Selon Cavell, on ne peut pas affirmer, comme le fait Panofsky, que « la matière (medium) des films est la réalité physique comme telle » ou, comme le fait Bazin, que « le cinéma communique essentiellement à travers ce qui est réel », du moins si on prend ces énoncés à la lettre(2). D’où vient alors le sentiment d’un réalisme constitutif du cinéma, et quelle en est la vérité ?

Si un bout de « réalité physique comme telle » n’est pas ce que nous voyons sur un écran lors de la projection d’un film, il est aussi décisif de souligner que le rôle de la réalité n’est pas non plus d’être copiée, reproduite, représentée de la manière la plus fidèle possible. La question même de la fidélité de la représentation est déplacée puisque le cinéma, selon Cavell, ne représente ni mieux ni moins bien le monde que d’autres formes d’expression artistique pour la simple raison qu’il ne représente rien du tout. L’objection, souvent formulée à l’égard de tous ceux qui insistent sur le rôle de la réalité, selon laquelle les films, de tout temps, ont montré des mondes fantastiques aussi éloignés que possible du « réel » ou, si on préfère une terminologie plus récente, qu’un cinéma sans « effets spéciaux » n’a jamais existé – même pas chez les cinéastes qui faisaient du réalisme leur esthétique, et politique, explicite(3) –, n’a aucune pertinence. Cette objection présuppose que le lien du cinéma à la réalité soit un lien de représentation, et sa valeur dépend de ce présupposé. Or, Cavell remarque, à juste titre, qu’il n’y a tout simplement aucun candidat pour la fonction de « représenté » d’un film. Un film ne représente pas un événement qui l’aurait précédé ou qui serait distinct de lui, pas plus qu’il ne représente le tournage, le scénario, les décors ou les acteurs(4).

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