Périphéries

Célébration des ruines de l’ego cartésien

par Paul Mathias  Du même auteur

      Michael Heim  Du même auteur

Toutes les funérailles devraient donner lieu à de joyeuses parades musicales, comme c’est la coutume à la Nouvelle-Orléans, où l’on joue du jazz dans les rues. Telle pourrait être une célébration des ruines de l’ego cartésien, qui continuent d’éroder notre puissance de méditer en solitaires. Dans le temps cependant de la commémoration, nous serions bien négligents de ne pas rendre également hommage aux flamboyantes dissipations de la vie contemporaine. Autrefois, avec ses Méditations, Descartes pouvait s’élancer des confins du Cogito à l’assaut de l’inexpugnable substrat de toute certitude, du fundamentum absolutum et inconcussum – à l’assaut du Moi solitaire. Quelques siècles plus tard, cet Ego s’est dissous dans l’épiphanie de l’Inconscient freudien, celle de l’Inconscient Collectif de Jung, la révolution marxiste du sujet social, enfin les extases temporales de l’In-der-Welt sein heideggérien. Il y a dans cette infinie variété de dissolutions quelque chose pour nous de jubilatoire, quand bien même nous reconnaîtrions notre besoin de pratiques de recentrement sur soi, pour contrebalancer les hasards chorégraphiques de notre dissémination existentielle. Rassemblement autour de soi-même autant que désintégration de soi, les pulsations de la vie méritent assurément d’être considérées avec sérieux, à cette condition toutefois de garder ses distances avec le squelette fantomatique de la « dialectique » rationnelle.

Tenant lieu de prémisse à cette méditation postcartésienne, il y a : « là où nous sommes » – immergés dans la culture numérique. La vie contemporaine laisse transpirer une culture informatique pour qui la solitude cartésienne a peut-être d’abord servi d’interface, mais pour ensuite se laisser enserrer dans des rets communicationnels au point de rendre caduque toute tentative d’isolement de l’ego. D’autres phénomènes contemporains érodent également la substance de l’ego, mais sans porter atteinte à la méditation solitaire – ce que nous observons dans le fort intérêt contemporain pour le Yoga ou le Tai Chi qui, l’un et l’autre, recherchent l’harmonie de l’esprit et du corps. En outre, l’examen de l’esthétique des improvisations jazzy permet d’éclairer la façon dont le Soi contemporain conserve son indépendance, tout en se soumettant à la rythmique et aux vibrations d’un groupe donné. Ces trois phénomènes contemporains – avatars numériques, Tai Chi, et improvisation jazzy – portent témoignage d’un processus dynamique qui épouse les rythmes alternés de l’intégration et de la dissipation, du rassemblement méditatif et de la dispersion de soi. Or il ne faut pas projeter ces pulsations rythmiques contre le mur de la « dialectique » hégélienne. Bien plutôt, comme nous le verrons pour ce qui concerne le Tai Chi, le processus oscillatoire dans lequel nous sommes bercés ressortit plus à un mouvement pratique et immédiat de yin et de yang qu’à un absolu métaphysique. Les références au pulser et à sa dialectique propre pointent vers le cœur de la vie, ses systoles et ses diastoles, son yin et son yang, non vers l’englobement égologique que Hegel a hérité de Descartes. C’est un argument de trop de poids que de référer notre pulsation primale au puissant complexe de l’Esprit Absolu, car elle est fondamentalement réfractaire à la position privilégiée de l’ego cartésien et à sa tenue inaugurale, axiomatique, et principielle.

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