Périphéries

Esthétique du flux

par Grégory Chatonsky  Du même auteur

« Prenons l’exemple secret du Réseau : en appelant un numéro de téléphone non attribué, branché sur un répondeur automatique (“ce numéro n’est pas attribué…”) on peut entendre la superposition d’un ensemble de voix fourmillantes, s’appelant ou se répondant entre elles, s’entrecroisant, se perdant, passant au-dessus, au-dessous, à l’intérieur du répondeur automatique, messages très courts, énoncés suivant des codes rapides et monotones[1]. »

Dans les flots

Le sentiment qu’une époque a changé. On peut nommer cet affect postmodernité, en déconstruire les surdéterminations institutionnelles, l’affubler de mille mots, son intensité n’en sera pas réduite. L’impact se répète depuis des décennies. On connaît ce sentiment par cœur. On entend certains dire qu’il n’y a plus d’œuvres, autonomes et sublimes, que c’en est fini de l’art véritable, et se retourner vers les maîtres anciens. Et c’est toujours la même histoire parce que la modernité, qu’ils désignent comme le grand Art, a aussi produit son lot de mélancolie. Parce que dès Vasari (1511-1574) l’histoire de l’art n’a cessé de raconter la fin de la vérité antique, la désolation du présent et sa dégradation par rapport à ce qui précédait[2].

Il faut remarquer que l’art (mais que met-on au juste sous ce mot au singulier ?) qui était auparavant l’un des plus grands pourvoyeurs d’images, c’est-à-dire de constructions esthétiques, est devenu minoritaire dans la création du sensible. Les industries culturelles sont les plus grands producteurs d’images de notre temps. Elles ne produisent d’ailleurs plus d’images singulières. Chaque image fait appel à d’autres images produisant un enchaînement inchoatif de perceptions. Les arts peuvent-ils résister à ce flux permanent en s’adressant à une minorité pour sauvegarder dans ces espaces réservés et sacralisés que sont les galeries et les musées un privilège passé, ou doivent-ils donner un autre point de vue, une dissonance fût-elle infime ? Les frontières se brouillent. La publicité ressemble de plus en plus à de l’art et l’art à de la publicité. C’est que les arts viennent après-coup : terminé le grand récit des avant-gardes, toujours en avance, toujours présent même si le peuple manquait encore à l’appel. Le peuple est bien là, c’est l’œuvre qui manque à présent.

Nommons l’objet de ce sentiment encore imprécis « flux », et ne le déterminons pour l’instant pas plus, restons-en à sa silhouette décrite par Yves Michaud dans L’Art à l’état gazeux. Ce sentiment que quelque chose nous déborde dans le champ du sensible et ne s’arrête jamais, coule indéfiniment comme si rien n’était plus autonome. C’est le sentiment d’impuissance du politique qui passe de l’action à la gestion d’une situation donnée. Ce sont les médias qui se déversent jour après jour, dans l’espace domiciliaire par la télévision, dans l’espace public par la publicité. C’est dans chaque fait d’actualité l’idée que le monde va trop vite et ne va nulle part, un « processus de complexification »[3] disent-ils, un développement effréné, l’innovation permanente[4], la mondialisation.

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