Périphéries

Esthétique du flux

par Grégory Chatonsky  Du même auteur

La dislocation

« Car il n’y a d’imagination que dans la technique[31]. »

Le ralentissement est ce qui hante l’instrumentalité technique : crainte qu’Internet ne devienne lent par surcharge du système, comme lors du 11 septembre, peur que nos ordinateurs ne s’immobilisent progressivement, etc. Mais derrière cette image idéologique, il y a l’expérience de l’attente à laquelle l’ordinateur en réseau ne cesse de nous convier. Et peut-être ce délai différé est-il purement et simplement occulté par l’instrumentalité. Peut-être est-ce également pour cette raison que de nombreuses expérimentations artistiques mettent en place, comme nous l’avons déjà signalé, des retards où tout ne se donne pas immédiatement. Henri Bergson explique très justement que le cerveau « ne doit donc pas être autre chose, à notre avis, qu’une espèce de bureau téléphonique central : son rôle est de donner la communication, ou de la faire attendre »[32]. C’est dans ce jeu entre l’immédiateté et le différé, dans ce petit rien indéterminé que l’esthétique est rendue possible. « Certaines images privilégiées […] se définissent uniquement par intervalle entre l’action subie et l’action exécutée. Cet intervalle, cet écart, c’est l’équivalent des petits lacs de non-être. À la lettre c’est du rien. Il se trouve que ce rien, il va faire quelque chose[33]. » L’interactivité est une manière exemplaire de modéliser les relations de cause à effet et d’y inscrire, par la technicité même des dispositifs, un retard qui est quotidiennement oublié ou refoulé afin d’éviter que la suite des « maintenant » ne s’engorge.

Internet se rêve de plus en plus rapide, les sites de plus en plus accessibles, la mise en réseau immédiate, rejouant par là même l’idéalisme métaphysique, le désir d’une fusion maternelle avec la perception. Mais ne s’agit-il pas de disloquer ce flux par un autre flux le faisant refluer et qui n’a plus l’évidence de l’usage ? Dans Revenances (1999)[34], nous avons avec Reynald Drouhin construit un monde tridimensionnel où, à la différence des sites portails commerciaux où tout est à portée de main en un seul clic, il faut parcourir des distances pour déclencher le réseau des liens. Le fait de réinscrire de la distance et de l’espacement, cette relation privilégiée de l’espace et du temps, déstabilise l’usage, le site devient quasi inutilisable, l’attente est intolérable. Comme l’écrit Bernard Stiegler, « le quoi contemporain a souvent été spécifié par sa vitesse. Si la vitesse, comme avance, a toujours été un attribut propre à la technique, elle donnait dans l’époque de la lettre l’épreuve du retard comme temps différé. Aujourd’hui la vitesse de la technique prend elle-même en charge ce retard […] Comme si la technique intégrait en elle-même le retard qui semblait jusqu’alors constituer le qui à l’écart du quoi, lui accordant par là même sa consistance. C’est un tel déplacement apparent que l’on nomme le temps réel[35] ». Le temps réel ne serait pas la fin, au double sens du terme, du temps différé ou de la temporalisation comme espacement des « maintenant », mais le mouvement incessant de l’un à l’autre, et les œuvres en réseau ne se livreraient que dans l’après-coup, car « le temps est ce qui empêche que tout soit donné tout d’un coup. Il retarde, ou plutôt il est retardement […] L’existence du temps ne prouverait-elle pas qu’il y a de l’indétermination dans les choses ? Le temps ne serait-il pas cette indétermination même[36] ? »

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