Périphéries

Esthétique du flux

par Grégory Chatonsky  Du même auteur

Il y a un flux entre les fragments, entre tous ces codes binaires, un flot qui permet de parler d’images, de sons et de textes particuliers malgré l’identité des codes binaires. Simondon nous donne un premier élément d’explication en parlant de transduction, ce qui nous permet de décrire la façon dont le flux se répand dans un réseau : « Il y a transduction lorsqu’il y a une activité partant d’un centre de l’être, structural et fonctionnel, et s’étendant en diverses directions à partir de ce centre, comme si de multiples dimensions de l’être apparaissaient autour de ce centre ; la transduction est apparition corrélative de dimensions et de structures dans un être en état de tension préindividuelle, c’est-à-dire dans un être qui est plus qu’unité et plus qu’identité, et qui n’est pas encore déphasé par rapport à lui-même en dimensions multiples[43]. » Cette transduction qui s’étend de proche en proche et où les éléments s’individuent sans perdre leur dynamique, a une caractéristique particulière en informatique, c’est la traduction. En effet, les ordinateurs sont des machines de traduction, elles traduisent les gestes en signes, les codes en image sur un écran, et à chaque étape de traduction elles produisent de l’information nouvelle. Comme dans toute traduction, peut-être même plus, la fidélité n’est pas permise, il y a du performatif, la production de nouveau, un événement. Nous avions déjà approché cette traduction par la notion d’interface. Proposons donc la notion de tra(ns)duction pour désigner cette relation entre art, langage et technique dans les réseaux numériques.

« Il y a un cas particulièrement important de transcodage : c’est lorsqu’un code ne se contente pas de prendre ou de recevoir des composantes autrement codées, mais prend ou reçoit des fragments d’un autre code en tant que tel[44] ». En sauvegardant l’intégrité d’un code non décodé, on suspend le flux de la tra(ns)duction et d’une certaine manière on l’intensifie comme dans le cas du Human Browser de Christophe Bruno (2004)[45] où un logiciel coupe dans Internet des fragments de textes, les traduit en voix de synthèse, les envoie à un acteur qui les lit à haute voix. Cette tra(ns)duction fait circuler une même information en la traduisant de proche en proche. Parce qu’elle est fragmentaire, l’information extraite est indéterminée, et cette circulation traduisant du réseau en texte, du texte en voix synthétique, cette voix synthétique en voix humaine, garde des traces de ce qu’est le réseau en le transformant, en le déphasant par rapport à lui-même. L’être humain court après le flux comme il court après sa propre voix en écho avec cette voix informatique qu’il entend. Un peu comme lorsque nous parlons dans un microphone et qu’un casque diffuse en même temps le son de notre voix qui n’est plus identique à elle-même, mais tra(ns)duite.

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