Périphéries

Esthétique du flux

par Grégory Chatonsky  Du même auteur

Dans Se toucher toi (2003), une installation offline et online, on voit les mains d’un homme et d’une femme se caresser quand on effleure à distance l’interface. La variabilité est un jeu à 2+n éléments. Éprouvant ce contrôle, on joue en déplaçant sa main pour que les deux mains se caressent. Mais au bout d’un certain laps de temps, les mains se caressent sans répondre aux ordres de notre main. En effet, l’installation existe ailleurs, à travers les fils du réseau, et ce que nous voyons là est le résultat de l’interactivité d’un autre utilisateur. Par là même, nous comprenons que lorsque nous jouissions réflexivement de la manipulation des mains, nous l’imposions à cet autre. La variabilité concerne la traduction d’une manipulation spatiale (notre main) en un déplacement temporel (la chronologie d’une vidéo), mais également la tra(ns)duction de notre causalité vers une autre causalité (celle de l’autre espace d’exposition) qui se retourne vers le souvenir de notre causalité. Prendre le pouvoir et le perdre au même instant. Ainsi « le ressouvenir, avec sa libre mobilité, jointe à son pouvoir de récapitulation, donne le recul à la libre réflexion. La reproduction devient alors “un libre parcours” qui peut conférer à la représentation du passé un tempo, une articulation, une clarté variables[49]. »

Insularités décodées

Cette brève traversée nous a permis de comprendre que la question des flux ne concernait pas seulement le réseau Internet, mais d’autres flux, celui de notre conscience, de notre perception, de l’économie, des médias de masse. Internet est sans doute aujourd’hui la forme privilégiée du réseau, son symptôme le plus intense, mais n’est pas exclusif d’autres approches. On ne saurait plus séparer l’esthétique des technologies de l’esthétique quotidienne, parce que la première est inextricablement entrelacée à la seconde. C’est aussi pourquoi les expérimentations numériques sont le prolongement des pratiques artistiques du xxe siècle.

Le caractère hégémonique du capitalisme de l’accès décrit par Jeremy Rifkin mène les artistes à des stratégies qui s’approprient et se retournent comme un gant, les logiques du flux. De l’incident à l’instrumentalité, du délai au branchement, en passant par l’extraction et la coupure, la répétition, l’indétermination, le ralentissement, la fragmentation, le détournement et la traduction, etc. Certains artistes témoignent que la production du sensible rend obsolète la séparation de l’artificiel et du naturel, de la techné et de l’être. L’alternative moderne était dialectique : être dans le flux ou hors de lui, c’était finalement préconiser la construction d’une coupure utopique. Mais cette position a été disloquée par notre contemporanéité. On ne peut plus opposer le flux et la coupure, car les techniques qui nous entourent codent et décodent de façon incessante. À peine un flux est-il défait qu’un autre se constitue, s’invente, se traduit et se répand par transduction. La vitesse de cette traduction peut provoquer un sentiment d’impuissance ou le désir de jouer selon une autre fluidité qui n’est pas garantie d’avance par une finalité instrumentale. C’est pourquoi les expérimentations esthétiques dont nous avons parlé produisent des insularités, c’est-à-dire des coupures, dans le flux lui-même, mais qui restent en son sein. « Dispars » est le mot pour signifier cette différence en soi de soi, le paradoxe du sens intime[50]. « La seule pensée, mais abjecte, objective, réjective, capable de penser la fin de la domus, c’est peut-être celle que suggère la techno-science […] Baudelaire, Benjamin, Adorno. Comment habiter la mégapole ? En témoignant de l’œuvre impossible, en alléguant la domus perdue […] Habiter l’inhabitable, c’est la condition du ghetto. Le ghetto est l’impossibilité de la domus[51]. »

Pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15