Périphéries

Esthétique du flux

par Grégory Chatonsky  Du même auteur

Avançons une hypothèse : si de nombreux artistes s’intéressent tant aux réseaux, qu’ils soient numériques ou analogiques, c’est moins pour se laisser porter par l’air du temps et par une passagère mode que pour mettre en place des stratégies, moins pour s’opposer de façon bien-pensante aux flux constitutifs de notre époque que pour s’y insérer, s’y incorporer, s’y infiltrer. Ce que beaucoup prennent pour un laisser-faire cynique et pour ainsi dire une participation à la domination, serait finalement une position dépassant la critique (Krisis), l’alternative constructive selon laquelle à la destruction doit faire suite une proposition. Une résistance non comme opposition, mais comme résistance électrique[5], comme point mort, grésillement infime aux pôles, bruit de fond. Il s’agirait de se placer résolument dans le flux, puisqu’on ne saurait être au dehors, en l’utilisant comme médium, c’est-à-dire comme langage, non comme support d’une communication idéale, d’en extraire ensuite un fragment, de le coder, de l’encoder et de le décoder sans en fixer la lecture d’avance. Venir toujours après-coup, c’est-à-dire après les médias de masse, serait le plus grand attrait tout autant que la fragilité de l’art actuel qui lui permettrait de réinscrire du temps différé là même où il semble faire défaut.

L’incident

« Tu imagines (j’aimerais que nous la lisions ensemble en nous y perdant) l’immense carte des communications dites immédiates (le téléphone, etc.), appelle ça télépathie à travers la distance et le réseau des décalages horaires[6]. »

On commencera par le récit d’une expérience banale : nous écrivons un texte sur ordinateur. La pensée semble se dérouler tandis que les doigts pianotent, chacun tentant de suivre l’autre, c’est un flux entrelacé. Brutalement, les touches ne répondent plus. La machine ferme le programme. Le texte disparaît. On ouvre à nouveau le logiciel, on essaye de trouver la trace du fichier dans le dossier temporaire. On ne parvient qu’à retrouver une vieille version d’il y a plusieurs heures. Le fait est accompli, l’inscription a été effacée. On est alors dans un double bind, celui-là même de l’écriture, de l’esthétique et de la différance[7] : on ne peut pas réécrire la partie de texte manquante parce qu’on ne peut répéter à l’identique ce flux qui avait porté l’écriture, il a déjà eu lieu. On ne peut pas non plus écrire en faisant abstraction que quelque chose a déjà eu lieu, écrire donc à neuf. Faire comme si rien n’avait eu lieu. Quelque chose s’est retiré.

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