Périphéries

Esthétique du flux

par Grégory Chatonsky  Du même auteur

Deux pratiques déterminent l’esthétique incidentelle. Le délai et le branchement aberrant qui ont comme fonction de détourner un flux et de produire un autre flux. Ainsi, dans Present Continuous Past(s) (1974), Dan Graham produit un délai dans une pièce dont les murs sont des miroirs. Une caméra filme le lieu et un moniteur diffuse cette image avec 8 secondes de délai. Le moniteur est réfléchi dans le miroir et on voit l’image du moniteur dedans avec 8 secondes supplémentaires de retard, et ainsi de suite, de reflet en reflet, régressant infiniment dans le temps. Le flux temporel est court-circuité par la réflexion spatiale produisant un autre flux grâce aux miroirs. Passage abrupt du temps à l’espace. Avec Information (1973), Bill Viola branche la sortie audio sur une entrée vidéo. Ce branchement réalisé en dépit du bon sens, détournement parfaitement physique du flux audio-visuel, produit une image abstraite, traduction aberrante d’un média en un autre. Ce simple branchement est paradigmatique de la faculté des artistes à jouer avec les fils du réseau, à détruire un flux instrumentalisé pour produire un autre flux dont l’objectif est d’ouvrir la perception à elle-même. « Un instrument inconnu dont on n’aurait pas eu l’emploi […] qui ne se prêtait à rien, qui se défendait, se refusait au service et à la communication. En elle quelque chose d’atterré, de pétrifié. Elle eût pu faire songer à un moteur arrêté[22]

L’indétermination

« Ça fonctionne partout, tantôt sans arrêt, tantôt discontinu. Ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça baise. Quelle erreur d’avoir dit le ça. Partout ce sont des machines, pas du tout métaphoriquement : des machines de machines, avec leurs couplages, leurs connexions. Une machine-organe est branchée sur une machine-source : l’une émet un flux que l’autre coupe[23]. »

Cette attention portée au flux interroge notre époque où la construction du sensible est le fruit d’un échange continu. La notion cybernétique de feed-back peut être appliquée à l’esthétique : le flux devenant alors un échange continuel entre les positions de l’émetteur et du récepteur qui à tour de rôle s’échangent. C’est l’entreprise qui consomme le public par des sondages souhaitant capter leurs besoins, c’est le public qui consomme l’entreprise en achetant des produits qui produisent du besoin, et ainsi de suite, régression indéfinie de la causalité. Le flux instrumental qui est aujourd’hui valorisé semble sans fin, rien ne semble pouvoir échapper à son cercle. L’art, qui dans le domaine culturel fait bel et bien partie du cercle de la consommation, reste à côté, comme déplacé quand il s’agit de la production artistique. Impossible de faire une exposition sans prendre en compte le fait que le public est hanté par toutes ces autres images, impossible de croire en un lieu sacré, le musée, boîte blanche imaginaire, qui permettrait une fois le pas de la porte franchi de suspendre la mémoire et l’impact de tous ces flux.

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