Périphéries

Esthétique du flux

par Grégory Chatonsky  Du même auteur

Michal Rovner, Nebo, 2006, pigment sur toile, 85,1×149,9cm, exposition « Fields of Fire ». © Courtesy Pace Wildenstein Gallery.

Que reste-t-il donc à faire si ce n’est une coupure ? Extraire du flux, par exemple Guernica (1937) inspiré des journaux de l’époque et dont la forme même fait référence à la photographie, mais qui fait subir à celle-ci un réencodage brutal. C’est cette capacité à coder, décoder, réencoder qui caractérise l’esthétique du flux. C’est donc dire là que le flux a une relation à certaines fonctions langagières. News (1969) de Hans Haacke est la production d’une telle extraction : une machine imprime les nouvelles d’une agence de presse en continu, quelque temps après ces papiers accumulés sont placés dans des boîtes d’archives qui sont soigneusement conservées. Pour l’artiste il s’agit de capter et de couper à même le flux, de le faire changer de régime, de statut, rien de plus, « penser l’époque depuis la vitesse, c’est alors penser, avant la décomposition en espace et en temps, avant l’opposition de la forme et la matière »[24]. Point de grande œuvre, simplement cette coupure dans le flux en changeant son régime temporel de l’immédiateté informative à l’archivage historique.

L’extraction devient une production de flux. Fluxus, le mouvement bien nommé, a été l’expérience d’un réseau d’artistes expérimentant tous azimuts, sans direction préalable, profitant de l’interdisciplinarité que leurs rencontres produisaient. Nam June Paik a été l’un d’entre eux et son travail a consisté d’une part à produire des boucles esthétiques, par exemple dans TV Buddha (1974), la statue d’un bouddha filmée et se regardant dans un poste de télévision dans une étrange position méditative et en feed-back où l’entrée et la sortie sont identiques. D’autre part, de grandes sculptures anthropomorphiques émettant un flot ininterrompu d’images, mais sans fil narratif ou informatif, du flux pour du flux, nous mettant face à notre situation de consommateurs du sensible. Il s’agit de produire des causalités mettant en relation des flux et des coupures incidentelles. Ainsi, cet autre dispositif Tv bra (1973) est un poste de télévision sur lequel on voit le visage de Nixon, un aimant est positionné dessus et si on le déplace, il vient perturber ce visage connu. La télévision tout comme l’aimant sont chacun à sa manière des flux, et viennent se perturber l’un l’autre : deux flux font un reflux. À chaque fois, il s’agit de produire une causalité paradoxale en dépassant la relation hylémorphique classique, en faisant en sorte que forme et matière ne soient pas dans des relations hiérarchiques.

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