Périphéries

Esthétique du flux

par Grégory Chatonsky  Du même auteur

Et c’est par une action corporelle, la faculté d’agir par exemple sur un aimant, de le déplacer, que l’hylémorphisme est justement remis en cause. La causalité est introduite dans le spectateur même, elle n’est plus dans l’œuvre autonome, les frontières se brouillent. « La physique se réduit à deux sciences, une théorie générale des voies et chemins, une théorie globale du flot[25]. » La construction des causalités serait celle de chemins à travers les flots. Plusieurs causalités sont permises avec l’ordinateur, cette machine à produire et à reproduire du flux : l’interactivité concerne l’échange d’informations entre au moins un élément machinique et un corps humain. L’interaction est l’échange d’informations entre au moins deux éléments machiniques. La génération est l’échange d’informations dans une même unité machinique. Une interface est un élément permettant une traduction en entrée ou en sortie. Ainsi, un clavier traduit le mouvement des doigts en information pouvant être traitée par l’ordinateur. Un écran traduit des données numériques en information visuelle compréhensible par un être humain.

À partir de ces éléments simples, les artistes composent des machines de communication impossibles. David Rokeby dans N-CHA(n)T (2001) a créé un réseau de 7 ordinateurs qui communiquent entre eux et avec le public. Chaque machine, reliée en réseau aux autres machines, est munie d’un écran et d’un microphone relié à un logiciel de reconnaissance vocale. Sur chaque moniteur apparaît une oreille dans diverses positions d’écoute. Comme l’explique Rokeby « quand le système est prêt à écouter, l’écran affiche une oreille attentive. Si le système entend un son, il prête l’oreille afin de se concentrer. Lorsque le système pense, un doigt s’enfonce dans l’oreille. Enfin, s’il sent qu’on le stimule trop, d’une main le système se bouche l’oreille indiquant ainsi qu’il refuse d’écouter ». Chaque ordinateur écoute les visiteurs prononcer des mots et leur répond. Les ordinateurs sont aussi programmés pour communiquer entre eux au moyen d’un réseau. Lorsqu’une machine reçoit des données de la voix humaine, elle les partage avec les autres machines. À défaut de visiteurs, les machines discutent entre elles, échangeant leurs flots d’associations verbales jusqu’à ce que leur communication tourne autour des mêmes thèmes et que finalement ils finissent par chanter la même phrase à l’unisson. Cette installation condense l’ensemble des causalités à l’œuvre dans les dispositifs numériques à partir de la situation simple de l’écoute et de la parole, de l’ouverture et de la fermeture, de l’entrée et de la sortie. Elle signale, indépendamment de toute approche métaphorique, une ressemblance étrange entre les processus machiniques et les corps humains, ressemblance dont il nous faut comprendre la nature.

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