Horizons

Horizons

par Paul Mathias  Du même auteur

« Les machines les plus compliquées ne sont faites qu’avec des paroles[1] ».

Loin de constituer un espace communicationnel homogène, l’Internet rassemble en un système unique d’interconnexions un nombre indéfini et dynamique de nœuds informatiques. Une immense variété de pratiques intellectuelles et sociales en résultent, qui déterminent un complexe problématique particulièrement difficile à déchiffrer. Adossées quelquefois à une maîtrise statistique des usages, voire aux sciences physiques et à leurs théories des flux[2], les sciences sociales ont entrepris depuis plus de dix ans de démêler l’écheveau des conduites réticulaires et de leur sens. Pour autant, et au-delà d’études techniques et statistiques d’abord, anthropologiques et culturelles ensuite, une hypothèse reste à construire, qui pourrait bien relever d’une exigence philosophique forte : appréhender en l’Internet une manière de « phénomène total » et qui transcende, pour ainsi dire, le substrat technologique lui servant de matrice informationnelle. Ou encore : appréhender l’Internet non plus seulement comme une structure technologique éminemment complexe mais néanmoins disponible, mais aussi et surtout comme un lieu princeps de production de sens, et le ressort majeur du renouvellement radical d’un grand nombre de nos procédures éthiques et cognitives.

Si effectivement l’infrastructure de l’Internet, à savoir le tissu industriel rehaussé des dispositifs informatiques le rendant opératoire, impose des contraintes de protocole et de gestion destinées à en garantir la pérennité, les usages que font émerger les réseaux traduisent au plan social ou linguistique, économique ou intellectuel, une diversité humaine considérable, une dissémination infinie de vouloirs manifestes aussi bien que d’intentions implicites. Car au-delà de nos pratiques et de leurs conditions technologiques, l’Internet mobilise en vérité des « visions » autant que des outils, et des « représentations du monde » autant qu’un tissu industriel transnational et globalisé. Le phénomène des réseaux se projette ainsi sur ce qu’on aimerait pouvoir appeler « un horizon herméneutique », mais les lignes de fuite d’un tel horizon sont incertaines et le paysage sémantique en lui esquissé s’avère manifestement surchargé de nébulosités conceptuelles.

Aussi bien, l’identification précise d’un champ d’investigation philosophique nommé « réseaux » ou « Internet » confinerait peut-être à l’impossible. C’est que nous sommes appelés à interpréter des pratiques et des intérêts qui ne se résument pas aux exigences utilitaires d’un éphémère ici et maintenant – qu’il soit technologique et industriel, ou social et politique. Pratiques et intérêts ne participent pas simplement de conceptions économiques, sociales, ou politiques relativement convenues, tiraillées entre une éthique libérale de l’ouverture communicationnelle et le souci d’un contrôle normatif des comportements. Ils s’étendent plus fondamentalement aux espaces de la parole et de l’écriture, de l’« être-ensemble » ainsi que de l’« être-contre », autant de manières d’être, de penser, et de faire, dans lesquelles nous sommes assurément immergés, mais que nous parvenons difficilement à réfléchir, et moins encore à maîtriser.

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