Horizons

Horizons

par Paul Mathias  Du même auteur

L’Internet désigne principalement un espace discursif qui l’exprime dans son indéfinie variété et le manifeste dans sa réalité la plus immédiate. Entrelacs complexe de pratiques et de discours, il dénote un monde où s’entremêlent des projets individuels et des finalités collectives, l’entreprise privée et le bien commun, des principes ou des croyances, des persuasions, des convictions, des idéologies, toute une nébuleuse de significations dont la rencontre offre presque toujours un spectacle d’une remarquable opacité. Entre expression intellectuelle et exposition de soi, activisme social ou politique et recherche savante, jeux de langage ou exténuation nerveuse, les frontières qu’on aimerait tracer parmi nos pratiques réticulaires se résolvent en des myriades chaotiques et coïncidentes de gestuelles informatiques et donc techniques, techniques et donc mondaines, mondaines et donc culturelles tout autant que vivantes et corporelles.

C’est de là que résulte à vrai dire cette authentique difficulté pour la pensée philosophique de s’approprier l’Internet comme un « objet » qu’il faudrait décrire « là-devant » et penser comme un isolat formellement constitué. La distance de l’objectivation paraît en effet radicalement impossible, dans la mesure précisément où l’Internet reflète un monde dans lequel s’entremêlent et même se confondent nos pratiques intellectuelles et nos pratiques sociales, la trivialité d’échanges commerciaux et le sérieux de visions politiques, religieuses, « philosophiques » même. Pratiques qui n’ont pas vraiment lieu sur l’Internet, mais qui sont mobilisées dans et par les réseaux, leurs exigences, leur ordre de contrainte technologique et cognitif : leur architecture. Ce qui n’est sans doute pas à dire que les réseaux induisent des comportements sociaux ou intellectuels dont nous serions dépossédés et auxquels nous serions condamnés à rester aveugles. Mais plus précisément que notre propre relation critique à l’expérience hybride que nous en faisons, et qui n’est jamais de pure et simple instrumentalité, est faussée par l’urgence pratique de conduire avec efficacité cette même expérience et de satisfaire à ses contraintes immédiates : nous appropriant les réseaux, nous nous « déproprions » en retour d’une pensée assujettie aux schèmes techniques qu’elle investit avec la certitude dogmatique de son efficacité.

Nous pouvons du même coup difficilement isoler ce « monde Internet » des interprétations qui nous accompagnent subrepticement dans la rencontre que nous faisons de ses ressorts infinis. L’expérience que nous en faisons, le plus généralement instrumentale et transparente, mais parfois également comptable et savante, s’inspire presque immanquablement de schèmes qui vont osciller entre le déterminisme technologique le plus traditionnel – l’Internet serait un « outil » conditionnant de profondes mutations économiques et sociales, culturelles et comportementales – et une vision tout à la fois esthétisante et holiste du « Cyberespace » comme matrice réalisante d’une humanité parvenue au faîte de sa spiritualité – les réseaux étant alors considérés dans l’horizon d’une « intelligence partagée » susceptible de sublimer notre histoire dans l’avènement d’une posthumanité hybride, tout à la fois organique et machinique.

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