Horizons

Horizons

par Paul Mathias  Du même auteur

Force est cependant de reconnaître que nos usages des réseaux ne sont nullement neutres ni distanciés. Le prétexte de leur utilité ou de la rapidité d’exécution des opérations que nous y effectuons forme véritablement un voile dressé entre nous-mêmes, nos pratiques réticulaires, et le prétendu espace dans lequel nous les déployons. Une conception utilitariste satisfait sans doute pleinement aux exigences d’une rationalité pratique et d’une intelligence sociale partagées, ensemble confinées dans l’hypothèse lénifiante plutôt que probante d’une instrumentalité sans horizon de sens ni espérance de réflexivité. Pourquoi en effet interroger ce qui « fonctionne », c’est-à-dire ce dont le fonctionnement est si « naturel » qu’il paraît tout simplement prolonger nos habitudes sociales ou intellectuelles, en les grandissant sans doute, puisqu’elles en sont exponentiellement décuplées et diversifiées ?

Il existe une alternative à ce positivisme d’indifférence, une alternative un peu inquiète et hésitante, mais qui prend la forme d’une approche méthodologiquement critique de notre rapport à l’Internet et de l’expérience d’incertitude qu’il trahit. Reprenant à notre compte un propos du philosophe Robert Damien, nous dirons que cette alternative est de « produire une objectivation qui dépasse le dilemme du dehors et du dedans et libère l’analyse du conflit entre la participation aveuglante et la lucidité contemplative, la captation sympathique et l’extériorité métaphysique »[3]. Il s’agit par là de faire droit à l’idée d’une incommensurabilité de l’espace discursif de l’Internet à la compréhension dont l’ensemble de ses usagers, opérateurs et créateurs, sont capables de se pourvoir dans les usages « naturels » qu’ils en ont. Où il faut postuler au moins deux choses : l’une, que l’Internet constitue un espace de problématicité irrévocablement ouvert, qui requiert des reprises réflexives multiples, hétérodoxes, contradictoires peut-être, en tout cas heuristiques et non pas dogmatiques ; l’autre, qu’il remet radicalement en cause certains schèmes cognitifs présidant aux pratiques intellectuelles et sociales auxquelles nous sommes accoutumés, et que nous avons à y apprendre à observer des images de nous-mêmes et de notre identité anthropologique et culturelle insolites et inhabituelles.

Sur un plan thématique, cela revient à poser le problème des réseaux et de leur « nature » en termes de participation, s’il faut ainsi parler, c’est-à-dire en admettant que nous n’avons nullement affaire à un système d’outils disponibles, appropriables, et par conséquent réductibles à leur instrumentalité, leur ustensilité, leur malléabilité technico-pratique, et en somme à leur être-là. « Participation » signifie en effet moins que nous collaborons de façon plus ou moins uniforme au devenir des réseaux – la chose est entendue et passablement dénuée d’intérêt – que le fait que nous sommes désormais traversés par la problématique de l’Internet, dont nous participons en effet, et qui contribue à nous figurer en contribuant à figurer nos aspirations, l’entente que nous en avons, en un mot la narrativité de notre devenir actuel et de son ouverture à son propre inconnu.

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