Horizons

Horizons

par Paul Mathias  Du même auteur

Les textes que propose ce numéro 55 rassemblent à cet effet des perspectives extrêmement diverses et forment une tentative d’encerclement des problématiques de l’Internet. Comme à l’accoutumée, ils sont ordonnés selon des sections que connaissent les lecteurs de la revue.

S’il est donc question dans « Corpus » des réseaux en tant que tels (Daniel Parrochia) – car la figuration de la chose même ou sa cartographie sémantique constitue une étape primordiale dans la détermination de son champ de réalité -, il y est aussi question de nos pratiques et plus fondamentalement encore des architectures mondaines que nous dessinons à travers ces pratiques (Peter Lunenfeld). L’Internet ne constituant pas une espèce de territoire séparé de la « vie », mais la structurant plutôt comme son armature symbolique princeps, il engage la façon dont nous la pensons et dont, la pensant, nous nous mettons en mesure de nous penser nous-mêmes à travers elle. Ce qui implique « vivre-ensemble », mais aussi écarts, connexion en même temps qu’« inconnexion » (Geert Lovink), activité sociale, politique, entrepreneuriale (Olivier Blondeau et Laurence Allard). Et paradoxalement, l’effort de comprendre la réalité de l’Internet ne s’épuise pas dans une nomenclature normative supposée valider certains de ses usages et en dénoncer d’autres qui seraient « déviants ». Il se hausse à une problématique de l’« être-ensemble » qui n’implique pas le droit seul mais encore les conceptions que nous avons de notre monde et des normes que nous entendons y produire pour tenter de nous le rendre aussi humain, tolérant, et familier que possible – non la loi en somme, mais le vouloir même de la loi (Mireille Delmas-Marty).

Une théorie de l’Internet n’en est pas simplement la description théorique, elle forme aussi un ensemble de pratiques dont émane l’architecture d’une part, d’autres pratiques induites par les premières d’autre part. La leçon que donne à cet égard dans un entretien qu’il nous a accordé l’informaticien et militant de la liberté Richard Stallman est exemplaire : l’outil informatique n’est pas un « util », pour dire comme Heidegger, il décrit les contours d’un « monde de la vie » dont nous avons à penser les possibilités et la façon dont nous souhaitons nous y articuler en nous articulant les uns aux autres, c’est-à-dire en articulant dans nos pratiques informatiques et réticulaires la liberté des uns à la liberté des autres.

Ces pratiques réticulaires et de liberté sont celles-là mêmes que mettent en œuvre un artiste comme Bruno Chatonsky ou un philosophe comme Michael Heim, qui nous font part, dans « Périphéries », des travaux qu’ils conduisent, l’un entre Paris et Montréal, l’autre entre la Californie et – le reste du monde !

La rubrique « Répliques » quant à elle est consacrée à un ouvrage du juriste Yochaï Benkler tout récemment paru aux États-Unis, The Wealth of Networks, dont l’écho à La Richesse des Nations d’Adam Smith est mis en perspective par Thierry Leterre. De manière atypique, elle précède une section intitulée pour l’occasion « Paralipomènes », dans laquelle est pour ainsi dire mise en scène la réflexion de MacKenzie Wark, enseignant-chercheur à la New School de New York, dont la dimension résolument poétique est archétypique des possibilités sémantiques que renferme l’Internet.

Pages : 1 2 3 4 5