Parole

Informatiques et liberté

par Richard M. Stallman  Du même auteur

L’entretien qu’on va lire ci-dessous a été conduit pour l’essentiel par voie électronique, mais s’est enrichi de deux rencontres en juin et septembre 2006, à l’occasion de déplacements de Richard M. Stallman à Paris. Informaticien de formation – il a fait ses classes au département d’Intelligence Artificielle du M.I.T. — Richard Matthew Stallman est le fondateur dugnu Project, qui aura permis dès 1984 le développement de « gnu » (acronyme récursif de « gnu is Not Unix »), un système d’exploitation totalement libre conçu comme la première étape d’une stratégie de complète éradication des logiciels privateurs de liberté. Les bases étaient ainsi jetées d’une éthique informatique axée autour de la conception, du développement, et de la diffusion des logiciels libres. Avocat de la cause du logiciel libre, dont il explicite ci-dessous les propriétés les plus importantes, Richard M. Stallman ne conçoit pas l’outil informatique indépendamment de sa dimension sociale et politique, et reconnaît avoir à y défendre des enjeux éminemment éthiques.

Paul MATHIAS : Les logiciels, et la façon dont ils sont produits, ne ressortissent pas seulement à l’utilisation de l’outil informatique, à l’usage d’un programme de traitement de texte par exemple, mais touchent à de nombreux aspects de l’existence contemporaine, de la médecine à la sûreté publique, de l’administration ferroviaire au trafic aérien, etc. Or il paraît assez évident que les développements logiciels et les usages qui en résultent ne sont pas sans rapport avec la façon dont l’industrie du logiciel définit ses politiques de production. D’où, évidemment aussi, l’importance considérable du régime des logiciels dits « libres » – ceux dont le code source est public et laissé à la libre disposition des usagers, habilités notamment à y apporter toutes transformations jugées utiles sans avoir à en référer à leur(s) concepteur(s).

Richard M. STALLMAN : C’est à peu près cela en effet, mais pas exactement.

Il est tout à fait vrai que la gestion du trafic automobile ou ferroviaire, que l’exercice de la médecine également, sont tributaires de toutes sortes de logiciels. Les usagers en sont les médecins, les hôpitaux, la sncf ou les autorités liées à la sécurité routière ou aérienne. J’ai l’espoir qu’ils font usage de logiciels libres de manière à conserver le plein contrôle de leur informatique, mais dans la mesure où nous ne sommes pas les utilisateurs de ces logiciels, nous ne devons pas pouvoir exercer ce contrôle. Ce contrôle nous est en revanche dû pour ce qui concerne les programmes que nous utilisons.

Bien entendu, les autorités sont soumises à des contraintes pour ce qui est de leurs relations avec le public en général, notamment en ce qui concerne le respect légal de la vie privée. Et précisément, si elles n’ont pas le contrôle logiciel de leur informatique, elles ne peuvent pas garder la responsabilité de la façon dont le public est traité sur le plan informatique.

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