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L’activisme contemporain : défection, expressivisme, expérimentation

par Laurence Allard  Du même auteur

      Olivier Blondeau  Du même auteur

À Angela, née à la Clinique des Métallos pendant la rédaction de cet article

Le temps est désormais révolu où l’on considérait Internet comme un « gadget », un « phénomène de mode » ou un épiphénomène qui ne concernait qu’« une petite élite de jeunes hommes occidentaux plus quelques informaticiens venus d’ailleurs ». À l’instar de la presse écrite, du cinéma, de la radio ou de la télévision, il paraît légitime de se demander comment cette technologie – qui reste toujours « nouvelle » – interagit dans la communication entre les hommes et les formes d’organisation de la société.

Cette question nous semble assez légitime dès lors qu’il s’agit de penser la politique sur/du réseau. Sans se payer de mots, on peut ainsi se demander si la politique, telle que nous la pensons, telle que nous la pratiquons aujourd’hui, sortira indemne de sa « confrontation » avec ce nouveau support de communication. Répondre à cette question par l’affirmative, c’est, de notre point de vue, réifier la réalité instrumentale de l’outil en évitant de penser Internet dans sa globalité. Il ne s’agit pas de penser Internet et la politique, c’est-à-dire de considérer que cet outil peut se mettre « au service » de la politique, mais bien de penser Internet comme politique de la même manière par exemple qu’Habermas a pensé la presse écrite comme politique en élaborant son concept « d’espace public médiatique ».

Si l’on suit cette hypothèse, on peut se demander si les mouvements sociaux s’organisent par l’intermédiaire de technologies ou si de manière beaucoup plus conséquente ils ne tendent pas aussi « à adopter ces technologies comme modèles de leurs propres structures organisationnelles » – en d’autres termes, si ces « technologies » n’informent pas elles-mêmes sinon tous, du moins bon nombre de mouvements sociaux.

Prolongeant cette hypothèse, dont le principal inconvénient est de naturaliser la notion de « structure organisationnelle » – notion qu’il convient peut-être de déconstruire tant elle semble aller à l’encontre des analyses habituelles sur les mobilisations contemporaines – il nous paraît plus judicieux de tenter de penser le chaînage expressif qui existe entre celui qui produit un objet, l’objet en question, et enfin celui qui l’utilise. On retrouve ici les analyses de Gilbert Simondon sur la « forme-intention » et celle de Deleuze et Guattari sur la notion de « dispositif machinique » qui, l’une et l’autre, s’inscrivent en faux contre celles de dispositifs socio-techniques ou médiatiques.

Internet est politique parce que cette « machine », comme toute machine médiatique probablement, se définit par la continuité. Rejetant toutes les formes d’approche instrumentaliste qui prévalent aujourd’hui dans les analyses du rapport entre « Internet et politique », il convient plutôt d’adopter une perspective privilégiant – pour reprendre des termes anglo-saxons – les notions d’agency, au double sens d’un agencement d’énonciation et de la capacité d’agir qui en résulte ; ou encore de design, compris comme production de formes. Internet apparaît alors comme une machine, presque un prétexte à bien des égards, à designer ou architecturer des formes d’agir (on pourrait parler de political design) non seulement à partir de données textuelles, visuelles, etc. mais aussi à partir de codes juridiques ou informatiques. Internet constitue alors un agencement machinique dans lequel des « objets » sont à la fois en réception et en constante resignification, dans la mesure où ils visent à expérimenter et reconfigurer de nouvelles formes d’agir.

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