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L’activisme contemporain : défection, expressivisme, expérimentation

par Laurence Allard  Du même auteur

      Olivier Blondeau  Du même auteur

Trois concepts nous semblent particulièrement intéressants pour expliciter ces formes d’agir qui recouvrent ce que l’on qualifiera ici d’activisme électronique – ou « hacktivisme ». Le triptyque « défection », « expressivisme » et « expérimentation » constituera le fil conducteur de cet article. La défection vient en effet reproblématiser de façon positive les hypothèses sur le désengagement militant pensé trop souvent en termes de perte du grand « nous » ou de désaffiliation[1]. À la grammaire nostalgique de la perte, l’hypothèse de la « défection constituante » permet d’entrevoir une multitude de projets politiques menés par d’autres moyens et répertoires dont la technique, le code informatique, la resignification digitale. La thématique de l’expressivisme voudrait, elle, dénouer la tension toute contemporaine, communément observable, entre quête d’autonomie individuelle et mobilisation collective, en rendant compte d’un agir politique en nom propre qui lui-même renouvelle de fait le registre des causes et des motifs en ouvrant le « pouvoir-dire » à tout un chacun, hors de tout monopole d’auctorialité patentée. Enfin, à travers la notion d’expérimentation, il s’agit de rompre avec une conception progressiste de la technique et par conséquent de court-circuiter l’idée selon laquelle la politique assistée par la technique viendrait réenchanter et moderniser la démocratie. En substituant à l’horizon de l’innovation technique l’ici et le maintenant d’expérimentations techno-politiques venant densifier une forme de vie démocratique, il s’agit également de renouer avec une culture de la curiosité que le grand récit scientiste a occultée et qui semble pourtant l’une des conditions pour comprendre comment, à l’âge de l’expressivisme généralisé, la politique ne ressemble pas toujours à la politique et se conjugue avec l’exode et le do it yourself.

Il s’agira somme toute ici non pas de valider la prophétie auto-réalisatrice d’un activisme héroïque mais de prendre au sérieux ces dispositifs, machines et propositions, et d’en systématiser ainsi l’ouverture et l’horizon de sens[2]. L’activisme sera appréhendé comme projet, mais également, nous le verrons, comme une méthode d’investigation sociologique par « breaching experiment », laquelle permet de documenter ces expérimentations techno-politiques en évitant l’imposture du chercheur certes compréhensif, mais également trop souvent – ventriloque !

Une seule solution, la défection constituante ?

Le caractère décentralisé du réseau – qui favorise la prise de parole individuelle sans pour autant nier le potentiel d’auto-organisation des luttes – s’accorde particulièrement bien, d’un point de vue purement technologique, à l’aspiration à la participation directe, et au rejet croissant de formes d’organisation centralisées ou délégataires. Une des phrases-clés du rapport qui existe entre mouvements sociaux et Internet comme scène pourrait être cette revendication qui s’est exprimée lors de nombreuses assemblées générales du mouvement de novembre-décembre 1995 : « Maîtriser sa parole de bout en bout »[3].

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