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L’activisme contemporain : défection, expressivisme, expérimentation

par Laurence Allard  Du même auteur

      Olivier Blondeau  Du même auteur

De notre point de vue, cette revendication d’une maîtrise de la parole propre va bien au-delà du concept de « prise de parole » développé par Albert Hirschman dans son travail intitulé Défection et prise de parole[4]. Il ne s’agit plus seulement, pour reprendre la définition qu’il en donne, d’adresser des pétitions individuelles ou collectives à des directions ou à des pouvoirs en place, de mener des actions de sensibilisation ou, plus largement, d’adhérer à une organisation ou de « descendre dans la rue » pour faire entendre sa voix.

À l’opposé des thèses de Hirschman, on peut dire qu’il n’y a pas dans ce cas très précis de contradiction absolue entre défection et prise de parole. Bien au contraire, la défection apparaît comme une des conditions même de la prise de parole et de l’action politique. À cet égard, on peut se demander si, après l’éclipse des luttes sociales des années quatre-vingt, quatre-vingt-dix, après ce que Florian Schneider et Geert Lovink, deux théoriciens de cet activisme électronique, qualifient de « temps post-moderne sans mouvement »[5], la défection ne deviendrait pas une stratégie politique par excellence.

Considérant les travaux de Jacques Ion à Olivier Fillieule sur la question de la fin des militants et du désengagement, on peut se demander s’il s’agit d’une crise qui traverse l’action politique ou s’il n’y a pas au contraire une crise des organisations elles-mêmes, de leur forme, de leur rapport au pouvoir, à la subjectivité, etc. Confondre les deux pourrait nous conduire à croire qu’il n’y a plus – ou qu’il y a de moins en moins – d’investissement politique ou de mobilisation collective ; en quoi nous resterions aveugles au fait que les espaces perçus comme pertinents pourraient tout simplement désormais se trouver ailleurs.

La défection est sur Internet une valeur, presque une condition sine qua non. On pourrait trouver de nombreux exemples, notamment dans des forums ou des listes de discussion, où la parole individuelle est la seule qui puisse avoir une quelconque pertinence. Tout discours qui serait suspecté d’être partisan est appréhendé avec beaucoup de réticences et même parfois proscrit. Il convient de bien mesurer ici l’influence d’un personnage comme Hakim Bey, qui se situe à la croisée de la culture américaine contestataire des années soixante-dix, et qui apparaît comme un des fondateurs de la cyberculture[6]. Dans un de ses plus célèbres essais, intitulé TAZ, Zone Autonome Temporaire[7] – lecture incontournable pour qui veut comprendre la « philosophie du réseau » -, Hakim Bey fait l’apologie de la défection en montrant que la TAZ est avant tout une tactique inspirée des méthodes de la guérilla révolutionnaire et des préceptes issus de l’Internationale Situationniste. Le principe défendu par Hakim Bey est très proche de celui des guérillas – dont la principale tactique est celle du « Frappez ! Fuyez ! » – et confirme cette idée que la défection est un mode désormais essentiel de l’action politique.

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