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L’activisme contemporain : défection, expressivisme, expérimentation

par Laurence Allard  Du même auteur

      Olivier Blondeau  Du même auteur

Ce discours n’est d’ailleurs pas très éloigné de celui de Paolo Virno qui insiste, pour sa part, sur la notion d’exode. Pour lui, l’exode constitue la forme suprême de la subversion des rapports capitalistes de production post-fordistes, et se manifeste par l’institution d’une sphère publique non étatique. Dans ces conditions, il convient d’appréhender de manière radicalement nouvelle la question de la démocratie en se fondant sur les traits marquant de l’expérience post-fordiste que sont : la virtuosité servile, la valorisation du langage, la relation inévitable avec la « présence d’autrui », etc. Aussi Paolo Virno propose-t-il de faire défection en mettant en avant la notion d’exode et en la situant en contrepoint non seulement du pouvoir d’État, mais aussi de celui des organisations du mouvement social : « J’appelle “Exode” la défection de masse hors de l’État, l’alliance entre le general intellect et l’Action politique, le transit vers la sphère publique de l’Intellect. Le terme ne désigne nullement donc une simple stratégie existentielle, pas plus qu’une sortie discrète par une porte dérobée, ou encore la recherche de quelque interstice à l’intérieur duquel nous pourrions nous réfugier. Par “Exode”, j’entends au contraire un modèle d’action à part entière, capable de se mesurer aux “choses ultimes” de la politique moderne[8]. »

Loin d’être un retrait des affaires publiques comme pourraient l’entendre les théories de la défection dans le sillage du paradigme binaire de Hirschman, l’exode est chez Virno une « soustraction entreprenante » ou un « congé fondateur ». Pour lui, la fuite, loin d’être passive, modifie les conditions de l’action plutôt qu’elle ne les présuppose comme fixes : « La défection consiste en une invention sans préjugé qui modifie les règles du jeu et affole la boussole de l’adversaire. Il suffit de penser à la fuite massive des ouvriers américains au milieu du xixe siècle : outrepassant la “frontière” pour coloniser des terres à bas prix, ils saisirent l’occasion véritablement extraordinaire de rendre réversible leur propre condition de départ[9]. »

Expressivisme : un agir politique au nom propre

Sur le terrain d’Internet et de ses usages politiques, se déploie sous sa version expressiviste l’arrière-plan social identitaire de l’individualisme contemporain. Cet individualisme expressif s’attache à décliner le diagnostic de réflexivité de la formation des identités dans un contexte de détraditionalisation des rôles et des modèles sociaux, et prend en compte les formes et modalités d’une désormais nécessaire « invention de soi ». Ce « je » se découvre au travers d’agencements machiniques d’énonciation, s’auto-formule au travers de différentes « technologies de soi »[10], explore une identité « de bricolage »[11], qui prend la forme de sites, de blogs, de tags, de mashup[12], de vidéos ou de chansons, d’albums de photos, d’avatars, de cartes, etc. Autant de données textuelles, visuelles, sonores qui viennent configurer un « soi exprimé » mais s’en vont aussi circuler et s’agréger parfois à d’autres contenus expressifs via des procédures socio-techniques de syndication, d’échange et de partage et des procédés esthétiques de remixage, recadrage, détournement, sous-titrage, commentaires. Ce « soi textualisé » et les paratextes polyphoniques auxquels il donne libre cours configurent comme un « moi cubiste », un « moi facettisé », incarnant l’image d’un « bloc-sujet-machine-autrui », qui répond au vœu de Guattari de découpler la subjectivité du sujet[13].

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