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L’activisme contemporain : défection, expressivisme, expérimentation

par Laurence Allard  Du même auteur

      Olivier Blondeau  Du même auteur

À cet égard, l’exemple des blogs est de notre point de vue particulièrement intéressant. Loin de constituer des « journaux intimes », les blogs apparaissent plutôt comme des technologies agrégatives du soi. Ainsi, plutôt que de parler d’intimité, nous préférons employer le concept « d’extimité ». Si l’on reprend la définition guattarienne des post-médias, il convient donc de « durcir la politique de diffusion rhizomatique »[14]. Tout uniment individuelle et collective, celle-ci consisterait en une réappropriation de la prise de parole, qui s’adosserait à un usage véritablement interactif des machines d’information, de communication et de création. L’apparition de la syndication qui agrège des « petites formes hybrides et singulières », constitue alors un facteur particulièrement structurant de ce dépassement de la pensée rhizomatique[15]. Il autoriserait un passage d’un « devenir minoritaire » comme le revendiquaient Deleuze et Guattari, à un « devenir commun » comme le proposent, pour leur part, Hardt et Negri[16].

Cet « individualisme expressif » constitue une modalité de subjectivation qui se déploie sur le réseau. Et si l’on ne doit pas omettre d’en restituer le champ d’historicité comme un retour à l’une des sources plurielles du moi moderne[17], il vient poser une question politique nouvelle : comment un sujet politique dont la condition sociale identitaire est la singularité, mais qui s’incarne dans ce laboratoire des identités que constitue Internet, sous un mode polyphonique, peut-il faire « nous », collectif, commun, mouvement ?

Nous pourrions dire que le blog et les technologies associées (podcasting, videocasting, tagscape…) tendent vers une forme probablement radicale de défection politique ou sociale. Internet est un lieu d’expression de la singularité irréductible de la subjectivité. Avec de nombreux autres chercheurs, on pourrait à ce titre le percevoir comme le lieu qui pousse dans ses retranchements les plus extrêmes l’individualisme et la fragmentation. Les blogs nous démontrent que ce qui peut apparaître comme une défection vise au contraire à dénaturaliser la notion d’individu ou de sujet, pour produire des subjectivités distribuées et architecturer des diasporas de publics interconnectés, à l’image de ces dispositifs de « blogging structuré » qui associent par exemple des systèmes de publication, d’échange, et de gestion de réputation[18].

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