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L’activisme contemporain : défection, expressivisme, expérimentation

par Laurence Allard  Du même auteur

      Olivier Blondeau  Du même auteur

Expérimenter toujours

Avec la fin des certitudes, des grands récits de la modernité, véritable révolution copernicienne en politique, nous assistons peut-être aujourd’hui à une déstabilisation des formes de production du savoir tant scientifique que politique qui réactive une certaine culture de la curiosité. Ainsi, on trouve chez Paolo Virno de longs développements sur la question de la curiosité dans sa Grammaire de la multitude. Le philosophe italien n’hésite pas à ériger cette propension morale, souvent considérée comme inconvenante, au rang de nouvelle vertu épistémologique de la condition post-fordiste. Pour lui, la curiosité se situe dans un no man’s land, un moment d’exode qui s’insinue entre un « non plus » et un « pas encore » : « Non plus une trame de traditions consolidées, capable de protéger la pratique humaine de l’aléatoire et de la contingence ; pas encore la communauté de tous ceux qui n’ont aucune communauté préexistante sur laquelle compter[19]. » La curiosité s’inscrit ainsi dans le répertoire des ressources cognitives mobilisables, des instruments d’apprentissage et d’expérimentation, pour faire face à la métamorphose permanente des modèles opératoires et des styles de vie : « Chaque exode exige un grand effort d’adaptation, de souplesse, de rapidité et de réflexe. Ainsi, un grand nombre de ces penchants, que la philosophie morale avait jugés avec sévérité, en soulignant leur caractère corrupteur et morbide, se révèlent être des qualités précieuses pour s’adapter avec souplesse et rapidité à ce no man’s land pris entre le non plus et le pas encore[20]. »

En insistant sur la dimension expérimentale et même épistémique de la curiosité, nous nous rapprochons d’une autre définition de la curiosité qui s’inscrit comme un moment particulièrement structurant dans l’évolution de la pratique scientifique[21].

Le régime de la curiosité est en effet, au xviie siècle, un régime narratif d’énonciation et de probation du fait scientifique, qui se démarque à la fois de la tradition aristotélicienne fondée sur la recension des lieux communs, et de celle des savoir-faire secrets des alchimistes. Rappelons-nous qu’en imposant le régime de l’experimentum, privilégiant la mise à l’épreuve artificielle, les savants-expérimentateurs du xviie siècle tentent de faire apparaître des phénomènes échappant aux perceptions ordinaires. Ce régime de probation, fondé sur le caractère spectaculaire et merveilleux de l’expérience scientifique, est par ailleurs inséparable de sa publicisation dans un espace de légitimité à travers un réseau de sociabilité qui réunit des témoins.

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