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L’activisme contemporain : défection, expressivisme, expérimentation

par Laurence Allard  Du même auteur

      Olivier Blondeau  Du même auteur

Cette notion de curiosité nous semble inséparable, dans le domaine des technologies de l’Internet, de celle d’expérimentation. Technologie particulièrement instable et récente, prise aujourd’hui encore dans une tension très vive entre innovations et usages, Internet favorise cette propension à l’expérimentation. Cette politique de l’expérimentation est d’ailleurs revendiquée en tant que telle dans les propos des acteurs eux-mêmes. À chaque rendez-vous altermondialiste (Sommets du G8 de Gênes et d’Évian, Forums Sociaux Mondiaux ou Européens, etc.), se créent en effet des lieux de rencontre et d’expérimentation de pratiques médiatiques alternatives.

L’un des possibles du réseau Internet est, selon nous, d’offrir à ces nouveaux militants des arènes publiques, lieux de rencontre et d’expression où peuvent se confronter, sinon s’affronter publiquement, des savoirs locaux que Foucault qualifie de « savoirs des gens ».

Le régime de la curiosité, associé à celui de l’expérimentation, permet de réinterroger les formats d’énonciation, de publicisation et de circulation de cette parole publique. Cette culture de la curiosité ne touche pas en effet seulement à la prospection de nouvelles idées politiques, à l’élaboration d’un nouveau projet de société, ou à des formes d’accommodement et de consensus entre des opinions divergentes, mais elle tente également d’élaborer des formats de discussion dans ces arènes publiques. Le format et les procédures du débat public deviennent alors eux-mêmes un objet politique à part entière qui associe critique sociale et critique technique.

Il nous apparaît en effet qu’on ne peut pas penser les usages d’un objet technique sans penser en même temps les objets eux-mêmes et les ajustements qu’ils produisent au niveau des collectifs. C’est la raison pour laquelle il convient de s’intéresser aux objets techniques qui produisent les cadres normatifs de ces arènes publiques.

L’usage qui est fait d’Internet par ces nouveaux militants réactive, d’un certain point de vue, l’utopie techniciste des années 1950-1960, qui, dans une conception de la technique comme orthopédie sociale, veut que l’outil puisse servir de béquille à la société. Mais il s’en distingue aussi assez nettement : l’outil ne sert pas à gouverner les hommes, mais à produire des situations d’énonciation narratives et dramatiques et des cadres normatifs qui permettent l’émergence d’une parole singulière. On peut donc, dans ces conditions, parler de convergence entre systèmes techniques et systèmes sociaux, entre « la rue et le cyberespace » – pour reprendre le terme employé par les activistes du Net, les hacktivistes.

Dans une perspective de sociologie politique, l’émergence de la technique dans le champ de l’activité militante déstabilise le clivage entre activité technique et instrumentale d’une part, et activité politique et communicationnelle d’autre part, pour reprendre la terminologie d’Habermas. Ainsi, les conditions permettant la rencontre entre techniciens et militants sur la base d’une discussion à la fois réflexive et prospective touchant aux finalités et aux modalités de mise en œuvre de dispositifs techniques, seraient réunies. Il est en effet assez intéressant de constater que la question des procédures démocratiques de délégation et de représentation glisse aujourd’hui la plupart du temps vers une question de choix technologique, elle-même devenue un enjeu politique central.

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