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L’Internet et ses représentations

par Daniel Parrochia  Du même auteur

Dans les composantes humaines du réseau, on peut distinguer plusieurs catégories de personnes : les gestionnaires du réseau (techniciens et ingénieurs capables de résoudre les problèmes matériels ou logiciels liés au réseau), les producteurs (fournisseurs de services et fournisseurs d’accès à Internet) et les utilisateurs de services (l’ensemble des utilisateurs du réseau). On doit savoir encore que le réseau Internet n’appartient à personne, bien que des organismes encadrent son évolution, notamment l’Internet Society et ses différents comités : Internet Architectural Board, Internet Assignet Number Authority, Internet Engineering Task Force, Intenet Research Task Force, etc.

Il est de bon ton de se désoler qu’Internet soit une invention américaine – le journal Le Monde s’en faisait encore l’écho récemment[4] – au motif que la technique de transmission d’information à la base du réseau, c’est-à-dire la technique de « commutation par paquets » consistant à segmenter le message à transmettre en une série de « paquets » (ou « datagrammes ») avait été à l’étude en France dans les années soixante-dix, avec l’équipe de Louis Pouzin, inventeur du réseau « Cyclades ». Mais le premier réseau à commutation de paquets en mode non connecté est probablement un réseau britannique, le National Physical Laboratories, mis en place dès 1968 en Grande-Bretagne. En outre, Louis Pouzin reconnaît lui-même que les travaux français commencèrent au début des années soixante-dix, après qu’une délégation eut pris connaissance du projet américain Arpanet. Or c’est en 1969 que cette technologie fut livrée à l’arpa (Advanced Research Project Agency) du Département de la Défense américain, le modèle d’un réseau très décentralisé, à structure maillée, avec redondance des connexions et des ordinateurs ayant été étudié dès 1962 par Paul Baran, de la Rand Corporation, pour le compte de l’US Air Force. Les travaux français eussent-ils été mieux soutenus qu’on ne voit pas que la face des choses en eût été changée de fond en comble : vu la domination de la langue anglaise et l’internationalisation rapide du réseau, la majeure partie des développements techniques ultérieurs eussent été marqués, tout autant qu’aujourd’hui, par cette langue. Il est également assez comique d’entendre certains commentateurs s’effrayer de l’origine militaire du réseau, qui en a fait pourtant un outil totalement dépourvu de centre, car destiné à déjouer la paralysie toujours possible d’un point névralgique ou même sa destruction partielle. C’est précisément cette origine qui fait qu’en cas d’attaque d’un nœud majeur, les machines subsistantes peuvent être reconnectées entre elles grâce à l’utilisation de lignes redondantes en état de marche, de sorte que ce qui entendait protéger les intérêts militaires est précisément ce qui sert et protège aujourd’hui les communications dites « terroristes »[5]. Rien d’étonnant, en tout cas, que la première conférence internationale sur les « Communications informatiques »[6] ait vu Vinton Cerf prendre la tête de l’InterNetwork Working Group pour répondre au besoin de protocoles de communications communs et proposer une première ébauche de l’architecture future d’Internet – autrement dit, selon le vœu des militaires, un ensemble de réseaux autonomes interconnectés par des passerelles.

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