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L’Internet et ses représentations

par Daniel Parrochia  Du même auteur

L’idée séduisante du cerveau planétaire et de son esprit associé avait, il faut le reconnaître, des précurseurs en philosophie : Platon, dans la République, assimilait déjà la cité grecque à une âme collective, et, de Platon aux Stoïciens, le thème d’une « âme du monde » avait reçu de grands développements dans l’Antiquité tardive[8], dont on trouve encore des traces plus près de nous.

Au xviie siècle, par exemple, Spinoza distinguait dans la nature des individus plus ou moins composés, la nature tout entière formant un immense individu auquel il associait une intelligence, le « mode infini immédiat de la pensée » ou « entendement infini de Dieu »[9]. Le plus remarquable est que ce philosophe voyait dans l’étendue, entre l’homme et la nature dans son ensemble, toute une série de corps de plus en plus complexes, auxquels correspondaient, dans la pensée, une série d’âmes collectives de plus en plus parfaites. Le Traité Politique concevait les sociétés civiles comme de telles réalités intermédiaires, notamment lorsqu’elles étaient dirigées « comme par une seule âme » (1, 2, 16). Et dans son livre majeur, l’Éthique, il n’hésitait pas à soutenir que « les hommes ne peuvent rien souhaiter qui vaille mieux pour la conservation de leur être que de s’accorder tous en toutes choses de façon que les âmes et les corps de tous composent en quelque sorte une seule âme et un seul corps » (iv, scolie de la proposition 18). L’idée d’une intégration de l’homme dans un « plus grand que lui » était donc en marche.

Bien plus tard, au xxe siècle, face au développement du grand corps technologique visiblement disproportionné par rapport à l’homme, c’est tout naturellement que Bergson en vint à réclamer un « supplément d’âme »[10], pour rétablir l’équilibre. Et dans un contexte évolutionniste désormais incontournable, le P. Teilhard de Chardin, grand théologien de la réticularité, décrivait avec pathétique le futur religieux de l’humanité. À partir de ce « prodigieux événement biologique représenté par la découverte des ondes électro-magnétiques »[11], il annonçait une Terre qui, peu à peu, se couvrait d’une sorte de « membrane » ou de « nappe pensante » – une « noosphère »[12] objective – entrecroisant ses fibres « pour les renforcer en l’unité vivante d’un seul tissu »[13]. Bien plus : avec cette émergence d’une humanité mieux réticulée (il ne s’agissait encore, à l’époque, que d’une unification par les réseaux de transport et de transmission), il voyait se lever un véritable « esprit de la Terre »[14] qu’il espérait voir se soustraire au totalitarisme et converger vers une conscience complexe, et, pourquoi pas, susceptible d’être fécondée dans l’avenir par d’autres noosphères (des noosphères extra-terrestres s’il en existait), afin que s’établisse ainsi « une liaison psychique avec d’autres foyers de conscience à travers l’espace »[15].

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