Corpus

L’Internet et ses représentations

par Daniel Parrochia  Du même auteur

Ces textes qui ont sans doute influencé, consciemment ou non, nombre de théoriciens, de Joël de Rosnay à Pierre Lévy, en passant par Alvin Toffler, ont servi de première matrice philosophique à l’interprétation de l’événement que personne n’avait vraiment prévu mais qui semblait pourtant dessiné en filigrane dans notre culture depuis si longtemps : l’apparition d’Internet. Qu’on le veuille ou non, les idées de « révolution informationnelle »[16], de cybermonde[17], de cyberespace[18], d’« intelligence collective »[19], d’humanité « symbiotique »[20] ou, plus récemment encore, de « pronétariat »[21], se rattachent peu ou prou à cette tradition. Plus que toute autre, la « Légende des Anges »[22] de Michel Serres évoquait encore, à la fin des années 1990, cette perspective d’une évolution progressive vers un « milieu divin » réalisant le Plérôme (la communion de tous, la fameuse « liaison mystique »[23] de Teilhard). À la fois corporels et spirituels, les anciens médiateurs angéliques figuraient non seulement nos télégraphistes, facteurs, traducteurs, représentants et autres commentateurs mais aussi « les fibres optiques et ces intelligentes machines construites pour connecter les réseaux entre eux : brasseurs et routeurs »[24]. Pour Michel Serres, Internet était donc indissolublement tissé d’anges et d’intelligence, d’une intelligence non seulement associée au réseau total mais déjà présente en chacun de ces composants les plus modestes. La théorie de l’« intelligence collective » de Pierre Lévy, et celle d’un état final divin (le « point oméga » de Teilhard), associé à un développement exponentiel divergent de l’information dans un univers fini (que Frank Tippler[25] devait ultérieurement défendre), sont au bout de ces spéculations. Même des penseurs plus critiques comme Paul Virilio n’ont jamais remis en cause la thèse d’une immédiateté absolue de la communication.

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