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L’Internet et ses représentations

par Daniel Parrochia  Du même auteur

Perspectives critiques

Or, différentes questions peuvent cependant être posées à cette métaphysique de l’immédiateté communicationnelle, qui s’évade suffisamment loin des réalités pour qu’on cherche, de fait, à y revenir.

a) Lorsqu’on rapporte, comme le fait Paul Virilio, la notion d’information à la vitesse de la lumière considérée comme vitesse absolue, ou vitesse-limite, pour marquer les dangers d’une immédiateté réticulaire éternisant un présent « dilaté à la mesure de l’espace-monde »[26], on oublie, semble-t-il, des faits élémentaires. Le premier est une conséquence de la théorie de la relativité restreinte : la cohabitation de l’invariant c et du principe galiléen de relativité des vitesses impose précisément, via les transformations de Lorentz, des effets relativistes qui interdisent l’existence d’une durée unique pour tous. Paul Virilio commet ici la même erreur que Bergson dans Durée et Simultanéité. En revanche, la théorie d’Einstein impose, avec l’« Ailleurs » extérieur au cône de Minkowski, un ensemble de points sans lien de causalité les uns avec les autres et qui sont effectivement hors temps, puisqu’ils participent du genre espace. Ce n’est donc pas la quasi-immédiateté de la vitesse de la lumière qui est problématique. Il reste que ces considérations physiques sont, de toute façon, sans objet quand on regarde non la vitesse théorique de transmission de signaux lumineux, mais le débit réel de transmission d’informations dans des canaux bruités et de capacité de toute manière limitée. Si l’on excepte le cas de réseaux locaux à fibre optique, où l’on peut utiliser 100 % du débit et où rien n’est bridé (on ne consomme pas de bande passante), et même en tenant compte des progrès de la technique adsl (postérieurs au livre de Paul Virilio), l’immédiateté reste toute relative, d’autant que les canaux par lesquels transitent les paquets de données sont loin d’être tous optimisés. Quand bien même on atteindrait une hypothétique capacité limite comprise comme un absolu analogue à la vitesse de la lumière (hypothèse que nous envisagions dans la deuxième partie de notre livre Cosmologie de l’Information), de vraisemblables effets relativistes interdiraient les conséquences envisagées par Paul Virilio. Il faut donc raison garder !

b) C’est une évidence d’affirmer que l’humanité est désormais interconnectée. C’en est une autre de considérer qu’a été ainsi créé un nouveau « monde » ou un nouvel « espace », de quelque manière qu’on le baptise. Or en quel sens peut-on parler de cybermonde, de cyberespace, voire de cyber-espace-temps[27] à propos d’Internet ? La plupart de ces expressions, totalement métaphoriques, naissent d’une crainte : la mise à l’écart de la matière (et notamment des corps vivants) au profit d’une existence désormais purement informatique. Les internautes n’habiteraient plus vraiment le monde concret ni l’espace à trois dimensions, et encore moins le temps vécu qui semblaient constituer jusqu’ici le « réel commun » des vivants sur Terre, ils se projetteraient maintenant dans un univers abstrait, l’espace purement « virtuel » de leur ordinateur. Mais quel est cet « espace » et a-t-on raison de parler ici d’« espace » ?

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