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L’Internet et ses représentations

par Daniel Parrochia  Du même auteur

La notion d’espace, au départ unique, car associée à la géométrie euclidienne qui n’en connaissait qu’un (l’espace à trois dimensions), s’est pluralisée à partir de Riemann et Listing, et étendue à des espaces abstraits (et non nécessairement géométriques) à partir de Fréchet. En conséquence, comme le suggère Basarab Nicolescu, parler de cyber-espace imposerait théoriquement qu’on précise d’abord le nombre de dimensions de l’espace en question. Mais de quel espace s’agit-il ? L’espace perceptif de l’internaute ? L’espace de l’écran ? L’espace physico-mathématique condition de possibilité d’Internet en tant que tel ? L’espace « informationnel » en lequel, comme le faisait déjà Brillouin, on peut décomposer la formule de Shannon[28] ? Le moins qu’on puisse dire est que, lorsque la notion d’« espace » est utilisée sans précision, ce qu’on vise n’a pas beaucoup de pertinence et n’a pas de raison d’être un « objet ». Plus que tout, le mélange de niveaux qui voudrait recoller codage binaire, niveau quantique et espaces mathématiques (y compris les espaces de dimension de Hausdorff non-entière comme ceux associés aux fractales) nous semble aboutir à une monstruosité dont l’existence est improbable dans la mesure où la nature de l’espace postulé, le nombre de ses « dimensions »[29] et sa topologie échappent[30].

c) La confusion atteint son comble quand le nouveau « cybermonde » est non seulement déclaré ubiquitaire et multidimensionnel mais aussi « intelligent ». Pierre Lévy, depuis plusieurs années, a tenté de promouvoir une telle philosophie optimiste. Au départ, il s’agissait de changer la monstruosité technologique dont on redoute les effets terrifiants : « fichage des personnes, traitements de données délocalisés, pouvoirs anonymes, empires techno financiers implacables, implosions sociales, effacements de mémoires, guerre des clones devenus fous parmi d’incontrôlables réactions en temps réel… »[31] – de changer cette monstruosité en une « intelligence collective » rassurante, pleine de culture, de beauté et d’esprit, dont le modèle serait plutôt le temple grec, la cathédrale gothique, le palais florentin, l’Encyclopédie de Diderot ou la Constitution des États-Unis (sic)[32]. Selon Pierre Lévy, l’homme a habité successivement quatre espaces : celui (immémorial) de la terre, celui (historique) des territoires, celui (temporel abstrait) des marchandises, et enfin celui (temporel subjectif) du savoir. Nous entrons dans ce dernier, où l’individu disposerait désormais d’une « identité quantique » et s’exprimerait essentiellement en distribuant des idéogrammes dynamiques dans une quantité indéfinie de mondes virtuels. Avec l’entrée dans ce nouveau monde, les routes changent, les instruments de navigation se modifient. On est ainsi passé des récits, portulans (cartes marines), algorithmes, aux systèmes de projection, aux statistiques et aux probabilités, enfin aux cinécartes. Les objets de connaissance se transforment : la terre, le territoire, l’objet marchand et maintenant les significations pures. Enfin on passe d’une épistémologie de la chair et du livre à une épistémologie de l’hypertexte et de la « cosmopédie ». Un point important de la thèse est le plaidoyer en faveur du maintien des quatre identités, Pierre Lévy estimant sagement que le monde informationnel ne doit pas nous dissimuler le sol où nous sommes nés. Certes. En conséquence, il existerait une hiérarchie d’espaces entre les bases physiques-numériques du nouveau monde et l’« espace anthropologique » qu’elles rendent possible – celui où nous échangeons des significations – et qui doit demeurer. Une question, cependant, mérite d’être soulevée : en quoi cette architecture intelligible quasiment plotinienne forme-t-elle une « intelligence collective » ? Dans des ouvrages plus récents comme Cyberculture[33] plus directement centrés sur Internet, Pierre Lévy insiste désormais sur l’aspect entièrement « rhizomatique » du world wide web « sans point de vue de Dieu, sans unification surplombante », le « cyberespace » étant du reste destiné à garder à jamais ce caractère foisonnant, ouvert, hétérogène et non totalisable. On est ainsi d’autant plus inquiet sur la chance que les nouveaux outils de navigation, y compris ceux concoctés par l’auteur et son équipe, aient la moindre chance de mettre un peu d’ordre dans cette vache multicolore : l’émergence du cyberespace, aux dires mêmes de Pierre Lévy, traduisant moins l’utopie que tout devient désormais accessible que le fait assez rédhibitoire que tout est désormais définitivement hors d’atteinte. Dans ces conditions, on se demande évidemment le bénéfice de l’opération et pourquoi tant de soins dépensés par les informaticiens pour, comme on l’a vu, adapter des protocoles. Mais la « world philosophy »[34], à la différence du postmodernisme dont elle semble proche, n’entend pas simplement chasser la totalité en gardant l’universel, elle annonce une véritable révolution cyberdémocratique où une politique mondiale bien réelle pourrait désormais dépendre des judicieuses pensées des « cybercitoyens ». On se gardera évidemment de demander ce qu’est une identité quantique et par quel mystère un système d’échange qui offre à la fois des encyclopédies, des messageries, des sites pornographiques, différentes figures du racisme, des photos d’ovnis, des espaces de vente, de la communication d’entreprises, toutes sortes de serveurs de prestation de service ; qui contient un nombre incalculable de non-sens avérés mais aussi des renseignements plus ou moins fiables et de niveaux divers allant de la pensée des druides à la théorie des cordes ; c’est-à-dire un système qui tient à la fois de l’annuaire téléphonique, de la bibliothèque, de la foire, du documentaire, de la propagande et de la pataphysique – pourrait bien manifester, sinon par lui-même, du moins avec le secours des internautes, des capacités cognitives, une pensée rationnelle et des intentions politiques claires au niveau mondial… Si quelque consensus devait, par malheur, émerger un jour de cette catastrophe généralisée, il y a des chances qu’il ait été formé selon les lois de la panique ou de la rumeur, qui relèvent davantage de la théorie du chaos déterministe ou des réseaux à seuil de percolation que de sages décisions dûment méditées dans le secret des alcôves. Dans un tel contexte, on peut alors se demander où sont les véritables – et non mythiques – nouveautés introduites par Internet.

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