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L’Internet et ses représentations

par Daniel Parrochia  Du même auteur

Vers des analyses sérieuses

Un modèle général (mathématique, physique, et même métaphysique) d’Internet, pour autant que cela ait un sens, reste, de fait, à construire et nous n’aurons pas ici la place, ni l’impudence de l’esquisser. Disons seulement que ce tryptique pourrait relever, selon nous, d’une philosophie des réseaux qui s’efforcerait de rendre compte des aspects contrastés de ce qu’on a pu appeler la « révolution numérique »[35]. Il n’est pas sûr, en effet, que celle-ci ait essentiellement consisté à nous faire entrer dans un super-cerveau, ni dans un monde intelligible enfin réalisé, ni même dans cet univers d’opérations entièrement réversibles qu’on présente ça et là[36] comme une nouveauté. Aux dires des chantres de la pensée réticulaire, dans les réseaux, plus d’orientation, de hiérarchie, ni de dénivellations, même multidimensionnelles, mais une immense algèbre commutative. C’est en tout cas ce qu’on veut faire croire avec l’idée plaisante d’une démocratie électronique[37]. Curieusement, cette situation qu’on dit nouvelle n’a rien de bien révolutionnaire. L’univers d’un réseau généralisé comme Internet, pris au plus près de son fonctionnement mathématico-physique, ressemble en fait à l’univers des nombres[38]. Nul besoin par conséquent d’évoquer ici les anges, les corps glorieux ou transfigurés, et leurs propriétés eschatologiques (subtilité, agilité, impassibilité, clarté). Internet est, du reste, à peu près le contraire : les pseudonymes derrière lesquels se dissimulent les internautes sont opaques. Il n’est évidemment qu’en apparence un monde où l’on ne connaîtrait ni ruine, ni vieillissement, ni mort. En réalité, l’abonnement n’est pas gratuit, le temps passe, et, loin des têtes de réseau, on s’épuise à se connecter ou à attendre des informations qui ne viennent pas toujours. Quant à la teneur des communications en code restreint, le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’a pas grand-chose de très subtil. Au surplus, la vie en communauté, même virtuelle, c’est-à-dire la solitude organisée, a aussi, indépendamment de l’aspect financier, un coût bien réel et non exempt de conséquences pratiques. De sorte qu’en définitive, on peut même se demander, comme a pu le faire récemment Francis Fukuyama[39], si les hommes, désormais connectés à cet imaginaire collectif et bavard, ont encore envie de vivre ensemble et de prendre en charge les vraies contraintes de leur vie en commun.

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