Corpus

La démocratisation des savoirs

par Mireille Delmas-Marty  Du même auteur

      Françoise Massit-Folléa  Du même auteur

L’étrange expression de « citoyen passif » a permis pendant longtemps d’exclure du droit de vote, à la base même de la démocratie représentative, non seulement les femmes, mais aussi les infirmes et les pauvres, toute cette « vile multitude » que la iiie République, née de la répression sanglante de la Commune, tardera à reconnaître, précisément en raison de son ignorance supposée.

Si tout être humain est désormais « citoyen actif » à partir de sa majorité[1], la démocratisation reste un processus inachevé. En même temps qu’elle s’internationalise par addition (on est citoyen de sa ville et de son pays, mais aussi citoyen européen, citoyen du monde, voire netizen) la citoyenneté se transforme par multiplication : d’active, elle devient interactive, préparant ainsi le passage de la démocratie représentative à des formes participatives et délibératives.

Or savoirs et pouvoirs sont étroitement liés. L’accès aux savoirs, à commencer par le droit à l’éducation, commande le bon usage de la démocratie représentative, mais le droit à l’information favorise la forme participative – voire interactive, si l’appropriation d’Internet devait rapprocher gouvernants et gouvernés dans une même « gouvernance Internet ».

Du débat public au débat en ligne, les réseaux de pouvoirs, ceux qui s’organisent entre pouvoirs institués, sont déjà bousculés par le pouvoir des réseaux numériques qui rassemblent sans hiérarchie divers acteurs sociaux et chamboulent le terrain de jeu (playing field), annonçant, nous dit-on, la révolte d’un prolétariat nouvelle manière devenu, avec l’Internet, un pronetariat[2] prêt à en découdre avec les anciennes règles.

Le principe libéral de concurrence, bâti sur l’esprit de compétition, est ainsi confronté au principe de solidarité, fondé sur l’esprit de partage. Un mot riche de son ambivalence. Car le partage, fait observer Dominique Lecourt, désigne « tout à la fois, presque indissociablement, la division et la réunion »[3]. L’ancienne frontière qui séparait les « savants » (ceux qui ont acquis et parfois inventé de nouvelles connaissances) et les « sachants » (le participe présent exprimant la connaissance en action, le savoir vécu transmis de génération en génération) serait ainsi en train de s’estomper à travers un partage des savoirs qui appelle la refonte des droits de propriété intellectuelle.

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