Corpus

La démocratisation des savoirs

par Mireille Delmas-Marty  Du même auteur

      Françoise Massit-Folléa  Du même auteur

Ainsi célébrée, la complémentarité entre savoir et diversité culturelle semble évidente. Pourtant, du croisement des savoirs au dialogue des cultures, les éléments de discorde ne manquent pas. Au premier chef, parce qu’entre l’extension de la propriété intellectuelle aux savoirs traditionnels et le libre-accès mondial à la connaissance, la construction d’un domaine public mondial ne va pas de soi. Certes un tel domaine peut être en partie composé des œuvres du passé et des œuvres produites à la demande de la puissance publique, mais il reste à convaincre les auteurs de placer volontairement leurs œuvres dans un « domaine public consenti » (licences libres pour l’art ou le logiciel, licences Creative Commons pour la propriété littéraire, archives ouvertes pour les publications scientifiques…)[31] ; ainsi qu’à surmonter la contradiction entre la diversité culturelle et le risque de normalisation des savoirs qui sous-tend l’Internet.

À cet égard, les avis sont divisés. Les uns croient devoir constater que l’Internet appartient aux anglophones et dans une moindre mesure à ceux qui s’expriment dans l’alphabet latin, soit environ 20 % de l’humanité[32] ; mais d’autres se veulent rassurants : « Tout le monde craignait l’avènement d’un monde de la communication unifié qui aurait eu pour langue dominante l’anglais. On assiste au contraire à l’émergence d’un monde tribal avec des valeurs et des cultures propres… Certes les plus grands sites sont anglophones… Mais dans tous les pays du monde, des communautés Internet devenues très populaires se sont créées dans leur langue d’origine[33]. » En pratique, une encyclopédie comme Wikipedia est disponible dans 80 langues. Même si le nombre d’articles varie d’une langue à l’autre, on serait loin du monolinguisme tant redouté.

Sans doute faut-il aussi tenir compte des inventions technologiques qui peuvent faciliter le multilinguisme (claviers et logiciels appropriés aux différents signes, traduction assistée par ordinateur, internationalisation des noms de domaine) – et faire tomber les résistances auxquelles elles sont confrontées. Et tenir compte également des réactions, comme celle du président de la BnF, Jean-Noël Jeanneney : à l’annonce faite par Google le 14 décembre 2004 sur les accords de numérisation passés avec cinq prestigieuses bibliothèques anglo-saxonnes, il ouvre un débat européen pour préserver la diversité de l’accès aux sources du savoir[34] et obtient le feu vert pour lancer un projet de bibliothèque numérique européenneweb.

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