Corpus

La démocratisation des savoirs

par Mireille Delmas-Marty  Du même auteur

      Françoise Massit-Folléa  Du même auteur

En rendant accessible le vieux rêve d’une bibliothèque universelle, la numérisation, comme toute technique nouvelle, est donc ambivalente. Elle suscite à la fois un « bonheur extravagant » (Borges) à l’idée d’avoir accès à tout le savoir de l’humanité, dans sa diversité même – et des paniques – quand on songe, indépendamment des droits d’auteur, aux supports détruits, comme ils ont commencé à l’être à partir de l’usage des microfilms, et surtout au risque d’éradiquer toute diversité en uniformisant les cultures.

On (re)découvre que la diversité culturelle participe à la relation entre savoirs et pouvoirs. À ce titre, elle appelle à revaloriser les droits culturels, longtemps marginalisés entre les droits civils et politiques et les droits économiques et sociaux. Et la force des résistances à la convention sur la diversité culturelle marque bien l’importance politique des enjeux. Pour que la diversité et le pluralisme survivent aux interdépendances toujours plus étroites, il faut considérer que la traduction est non seulement un outil linguistique, mais aussi un « paradigme politique », pour reprendre une expression que François Ost[35] propose d’emprunter à Paul Ricœur[36].

Paul Ricœur évoque ce paradigme, mais aussi le « miracle de la traduction ». Un miracle, car la traduction « crée de la ressemblance là où il ne semblait y avoir que de la pluralité »[37]. Elle ne produit pas d’identité, seulement des équivalences. Loin de faire disparaître la diversité, la traduction serait le médiateur entre diversité culturelle et universalisme du savoir. Ainsi comprise, elle pourrait contribuer à « construire les désaccords ». C’est en ce sens qu’elle deviendrait un paradigme politique. Tâche difficile car il ne suffit pas de montrer les désaccords. Pour les « construire », encore faut-il distinguer entre les définitions compatibles et incompatibles.

Revenons par exemple sur le terme État de droit, qui se trouve au cœur du débat sur la Gouvernance mondiale. Forgé dans un contexte d’Europe continentale – systématisé par la doctrine allemande du Rechsstaat au xixe siècle, puis repris en France et autres pays européens, et enfin dans l’union Européenne –, il n’a pas exactement la même signification que l’expression Rule of law, forgée parallèlement en Common Law. Cependant quoique la vision soit ici plus procédurale, les notions restent fondamentalement compatibles. En revanche la traduction chinoise (Fa zhi) renvoie à deux idéogrammes différents : d’une part, création ou production d’un « système de lois », incompatible avec l’idée d’un État soumis au droit ; d’autre part « gouverner conformément aux lois », plus compatible avec elle[38]. Cette seconde définition est inscrite dans la Constitution de 1999 et sa portée symbolique valorisée dans le Livre blanc sur la Démocratie. Mais la question du contrôle de constitutionnalité commence seulement à être débattue. La compatibilité est donc possible, mais sans être encore garantieweb.

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