Corpus

Le principe d’inconnexion web

par Geert Lovink  Du même auteur

      Paul Mathias  Du même auteur

C’est pourquoi les réseaux organisés sont de plus en plus intéressés par la question de leur propre durabilité. Éphémères en apparence, ils sont essentiellement appelés à durer. Les groupuscules actifs disparaissent sans doute, mais il demeure une « Volonté de Contextualisation » dont il est difficile de faire l’économie. Car la « mort » des hyperliens ne signifie pas pour autant la disparition des données vers lesquelles ils pointaient. Les réseaux restent toutefois extrêmement fragiles. Placés face au défi de leur organisation, ils accusent une tendance à l’autodestruction qu’ils pallieront seulement par une foi authentique dans leur capacité à définir leurs propres systèmes de valeurs, auxquels ils doivent donner une ampleur et un sens adéquats aux opérations internes du complexe sociotechnique dont ils participent. En ayant soin d’éviter tout danger de ghettoïsation, la solution serait de mettre en place, au fur et à mesure de leur croissance, des systèmes axiologiques collaboratifs capables de faire face aux difficultés liées à leur financement, aux jeux de pouvoirs internes, et à l’exigence de responsabilité et de transparence qui les accompagne. Car les réseaux organisés ont au premier chef pour charge de préserver l’ordre de leur habitat virtuel, même si celui-ci n’est jamais tout à fait tel mais toujours d’une façon ou d’une autre assujetti à une économie monétaire où il plonge en fait les racines de sa propre histoire. Idéalement, nombre de projets en ligne s’appuient sur un esprit communautaire et sont capables de mobiliser « gratuitement » les compétences nécessaires. Mais plus on s’éloigne des origines, plus il y a de chances que le travail doive être rémunéré. Les réseaux organisés doivent affronter cette réalité économique au risque de se trouver marginalisés, quel que soit l’état d’avancement de leur configuration dialogique et de leur usage des infrastructures. L’essentiel de leurs préoccupations doit par conséquent concerner la détermination des conditions de leur financement durable.

Terminons par ce qui constitue peut-être l’aspect le moins thématisé de cette durabilité. Pourquoi est-il si difficile à des réseaux d’atteindre une échelle critique ? Ils semblent tous accuser une tendance inhérente à la dispersion en une myriade de micro conversations, même les blogs qui mobilisent des « logiciels sociaux » complexes et auxquels se connectent des millions d’individus à travers le monde[5]. Les listes de diffusion électroniques ne paraissent elles-mêmes pas pouvoir excéder quelques milliers de destinataires avant de s’épuiser sous des effets pesants de modération. La taille idéale pour une discussion approfondie et ouverte paraît toujours devoir se situer aux environs de cinquante à cinq cents participants. Quel sens cela a-t-il pour les multitudes réticulaires ? La question serait : dans quelle mesure s’agit-il d’un problème de logiciel ? Quels seraient les rôles respectifs des hommes et des femmes impliqués dans la conception de nouveaux codes informatiques ? Peut-on concevoir des conversations à grande échelle qui n’auraient pas seulement du sens mais également de l’impact ? Quelles cultures réticulaires sont-elles susceptibles de transformer profondément les grandes institutions existantes ?

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