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Le principe d’inconnexion web

par Geert Lovink  Du même auteur

      Paul Mathias  Du même auteur

L’Internet n’est pas une formation sociale représentable à la manière d’une tribu primitive. Les méthodologies centrées sur l’usager tendent à oblitérer les changements qui ont lieu au niveau des infrastructures, des logiciels, des interfaces, des organisations. Les changements brusques au sein du marché de l’électronique sont insuffisamment pris en considération, tout comme les conflits mondiaux concernant les régimes de la propriété intellectuelle. Suite à l’effacement de la distinction entre une « microapproche » axée autour de l’usager, et une « macroapproche » ouverte sur l’ensemble de la société, nous devons rechercher les éléments qui permettraient de concevoir une théorie des réseaux en dehors des Études culturelles postmodernes ou des sciences sociales et de l’ethnologie. Ce que requiert l’étude des nouveaux médias, c’est un « langage des nouveaux médias », pour parler comme Lev Manovitch[1], et non pas une « théorie générale des réseaux » axée autour des disciplines savantes établies.

Ce sont les théoriciens de la « multitude » qui traitent des notions d’usager ou de réseau de la façon la plus intéressante. Le terme de « multitude »web est en effet employé comme alternative à celui de « peuple », qu’on associe traditionnellement au schème de l’État-Nation. Analogue à l’idée de « prosommateur »[2], que les Études culturelles ont substitué à celle de consommateur, l’idée de multitude exprime une diversité radicale de la population active, tout à l’opposé des notions homogènes et fixes de « classe » ou de « prolétaire », et sert à décrire les formations sociales qui ont désormais lieu dans un monde globalisé. Organisations militaires, mouvements sociaux, milieux d’affaires, flux migratoires, systèmes communicationnels, structures physiologiques, relations linguistiques, neurotransmetteurs, et même relations personnelles : les réseaux distribués sont une condition primordiale de la vie sociale et politique. Or le schème réticulaire altère toutes les facettes du pouvoir, notamment au point de vue de l’efficacité de ses règles d’exercice, les interrelations distribuées étant extrêmement propices à toutes sortes de mutations sociales et culturelles. L’objectif principal d’un réseau est fondamentalement interne, et son organisation une fin en soi plutôt qu’un moyen. Les conflits que nourrissent les réseaux mettent dès lors en question l’ensemble des figures organisationnelles connues, partis politiques, mouvements sociaux, et même ces formes institutionnelles résiduelles que sont les Organisations Non Gouvernementales (ong). Sans l’éliminer totalement, les réseaux altèrent l’autorité et rendent presque impossible la moindre prise de décision. Ils déconstruisent le pouvoir et sa représentation, et ne se laissent tout simplement pas instrumentaliser par quelque groupe autoproclamé d’avant-garde que ce soit. Ainsi paradoxalement, les réseaux empêchent de nombreux événements de survenir, mais c’est précisément en produisant leur propre événementialité politiqueweb. Si toutefois les réseaux dissolvent certaines vieilles figures du pouvoir, hiérarchies et bureaucraties, ils mettent également en place un nouveau régime de ce que Gilles Deleuze a nommé la « société de contrôle » : altérant constamment la stabilité des frontières entre le dedans et le dehors, ils suscitent une impression de liberté mais prennent place dans la vie quotidienne comme autant de centres de contrôle des opérateurs sociaux.

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