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Le principe d’inconnexion web

par Geert Lovink  Du même auteur

      Paul Mathias  Du même auteur

N’ayant nul besoin des réseaux, le capitalisme se satisfait d’un transfert fluide des données qui lui importent, c’est-à-dire d’une distributivité sans réticularité. Or les réseaux se caractérisent aujourd’hui par l’inconnexion : il n’y aurait pas de routage s’il n’y avait pas de multiples obstacles sur la ligne. Le pollupostage, les virus, l’usurpation d’identité, ne sont pas d’accidentelles erreurs, de simples incidents sur la voie de la perfection technologique, mais des éléments constitutifs de l’architecture réticulaire que nous connaissons. Les réseaux élèvent les seuils de l’informalité aussi bien que le niveau du bruit orchestré par les bavardages, l’incompréhension, et une infinité d’erreurs humaines. Et ce n’est pas l’obsessionnelle focalisation des élites occidentales et des mass media sur les fondamentalismes qui permettra de faire face aux enjeux et tensions qui enveloppent la société réticulaire d’aujourd’hui. Tout au plus parvient-elle à créer l’illusion d’un « étranger » ou d’un « dehors » hostile à la civilisation globale – capable néanmoins d’infiltrer avec intelligence son infrastructure. Le moralisme ne s’intéresse en fait pas aux opinions, et c’est là que le discours classique sur la société réticulaire atteint ses limites. La raison en est que la théorie des réseaux est incapable d’intégrer – et même d’imaginer – des points de vue extérieurs. Or les réseaux constituent des environnements technologiques et sociaux complexes défiant tout réductionnisme simpliste, et forment à grande échelle des dispositifs de transformation, sinon d’anéantissement du pouvoir.

Théorie de la libre coopération

Les mondes académique et du journalisme réduisent souvent le potentiel de l’Internet à ne représenter qu’un moyen additionnel de publication, outre l’édition et la presse. Mais l’Internet ne sert pas seulement à l’autopromotion et n’a pas été conçu dans ce but. Dans l’immense majorité des cas, ses usagers interagissent et travaillent ensemble à des tâches spécifiques et échangent en ligne des opinions et des biens. Ou bien ils s’entraident à résoudre des difficultés techniques et écrivent ensemble du code. Ce qui définit l’Internet est donc son architecture sociale. C’est l’environnement vivant qui compte, l’interaction vivante, non les procédures de stockage ou de récupération de l’information. Des téléphones mobiles au courrier électronique, des jeux en réseau aux listes de diffusion, aux blogs et aux wikis, notre vie quotidienne est de plus en plus envahie par cette technologie. L’exigence de questionner ce qui a lieu lorsque nous collaborons au cœur des canaux à travers lesquels nous communiquons va bientôt se faire plus manifeste. À quelle indépendance pouvons-nous prétendre et comment accroître notre liberté dans le contexte d’une collaboration réticulée ? Comment gérer collectivement ou s’approprier une ressource partagée telle un réseau ?

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