Corpus

Le principe d’inconnexion web

par Geert Lovink  Du même auteur

      Paul Mathias  Du même auteur

Il est important de trouver les mots à mettre sur les différences et les pouvoirs qui existent à l’intérieur des groupes et des équipes. Ou des réseaux pour l’occasion. S’il faut insister sur la liberté de rompre à tout moment une collaboration, il ne s’agit nullement de privilégier l’hypothèse d’un acte souverain des usagers du réseau. L’inconnexion est un a priori, le fondement même sur lequel reposent toutes les activités en ligne : sans puissance de déconnexion, elles ne sont toutes qu’aliénation. Elle doit par conséquent être comprise comme une simple potentialité parmi d’autres, non comme une fin en soi. La question de la collaboration y fait suite et ne doit pas être réduite à un problème technique d’organisation du travail. Ainsi, une théorie de l’expérience individuelle et collective doit pouvoir reconnaître qu’il existe une liberté absolue de refuser de collaborer. Une stratégie de sortie doit être pensée comme constitutive des activités réticulaires. Quelle est cependant la valeur de l’idée de « refus » ? Tout à fait essentielle à la compréhension du fait collaboratif, la question de la « libre coopération » pose manifestement celle de son fondement.

Dans Grammaire de la multitude, Paolo Virno entreprend de décrire la « nature de la production contemporaine », et les questions qu’il soulève surgissent au détour de l’acte même du « refus ». Y a-t-il collaboration si l’on a d’emblée décidé que vivre se réduisait à travailler ? Ou ne faut-il pas dissimuler cette étape initiale et décisive du « refus », pour éviter cet anarchisme individualiste ou égoïste qui anéantirait toute possibilité de collaboration ? « La richesse sociale est produite par la science, écrit Paolo Virno, par l’intellect général bien plus que par le travail accompli par les individus. Le travail requis paraît réductible à une portion virtuellement négligeable de la vie. Science, information, connaissance générale, coopération, ce sont là les piliers essentiels d’un système de production – et non pas tant le temps de travail. » Cela place la coopération dans une position exceptionnelle. Ni règle ni condition de la quotidienneté, elle est raréfiée, incertaine, et toujours sur son point de dissolution. Pour Paolo Virno, il n’y a presque pas de différence entre le temps de travail et le temps de non travail. D’où précisément l’incertitude (et la curiosité) au sujet du fait collaboratif. Quels sont les actions, les travaux, les gestes, les conceptions, qui restent totalement réfractaires à ce fait de la collaboration ? L’opposition du génie solitaire et de l’équipe pluridisciplinaire manque à cet égard totalement de pertinence. En fait, c’est la façon dont sont conduites les négociations à l’intérieur de chaque économie particulière de « crédits » qui est en jeu. Quelles sont les traces visibles d’une collaboration ? Les principes distributifs de ce qui revient à chacun en propre peuvent-ils être renégociés tout au long d’un parcours collaboratif, ou bien la division du travail aura-t-elle été déterminée au premier jour ? La grégarité rend difficile, voire impossible, d’ériger la collaboration en vertu, mais ce n’est certainement pas la société qui fait obstacle à la visibilité de l’individuation : le point crucial est celui de la méthode d’évaluation.

Pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11