Corpus

Le principe d’inconnexion web

par Geert Lovink  Du même auteur

      Paul Mathias  Du même auteur

Jeffrey Shaw, EVE (Extended Virtual Environment), 1993. © ZKM, Karlsruhe.

Or il est de plus en plus difficile de distinguer les phénomènes de collaboration de ceux de non-collaboration. Ou bien de distinguer entre la nécessité de travailler en groupe et le désir de sortir de l’isolement d’un travail individuel. Pour nombre d’artistes des nouveaux médias, collaborer constitue une exigence absolue, parce qu’un individu ne possède tout bonnement pas l’ensemble des compétences nécessaires à la création de visuels, d’images 3D, de musiques, de montages, de performances, et a fortiori pour maîtriser l’ensemble du processus créatif en termes tant financiers que de ressources humaines. D’où la question de « l’économie de la reconnaissance », et de savoir si des œuvres sont produites sous le nom d’un artiste unique ou, plus en accord avec la réalité, sous le nom d’un groupeweb.

Plus nous travaillons en ligne, plus il importe donc de comprendre les architectures techniques et sociales des outils que nous employons. Emportant l’avènement d’une nouvelle économie culturelle, les industries créatives forcent manifestement à la collaboration et au recoupement. Après tout, l’innovation économique réticulaire est un des principes de la multitude. Dans les nouveaux médias, l’ingénierie informatique, l’architecture système, et le design, constituent un travail d’équipe dont la compréhension reste à ce jour très approximative. Et la bataille pour la reconnaissance du travail collaboratif dans des secteurs tels que la littérature, les arts visuels, ou le monde académique, n’est certainement pas achevée. Les institutions regimbent à travailler avec des structures sociales informelles, car les responsabilités paraissent s’y diluer. Il faut du coup distinguer entre réseaux organisés et organisation en réseau. Il est relativement aisé de mettre des organisations en réseau et d’entamer des collaborations entre institutions. La véritable gageure est dans la transmutation de ce modèle en celui de réseau organisé, du fait que les communautés authentiquement virtuelles ne possèdent pas d’interface directe avec le mode réel. Mais c’est cette interface entre les mondes réel et virtuel qui conditionne chaque type de collaboration. Souvent, le travail en ligne est à lui seul inefficace et lent, surtout quand on collabore à un projet complexe avec un groupe disséminé à travers le monde. Du coup c’est quand un réseau informel atteint une masse critique que le phénomène collaboratif devient particulièrement intéressant. Or il est extrêmement difficile à des organisations décentralisées et autonomes, accoutumées à la fragmentarité, d’atteindre une échelle de grandeur permettant de se consolider en structures durables. Que de petits groupes dispersés convergent pour former un plus ou moins vaste mouvement social et « créent l’événement » – pour parler comme Alain Badiou – c’est chose exceptionnelle : des collaborations individuelles n’ont pas pour destin de créer des événements historiques.

Pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11