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Le principe d’inconnexion web

par Geert Lovink  Du même auteur

      Paul Mathias  Du même auteur

L’intérêt qu’on porte par conséquent aux « nouveaux mouvements sociaux » est peut-être déjà dépassé. La notion de « mouvement » recouvrirait une trop grande unité et une continuité inappropriée aux phénomènes contemporains de rue et du Net. Il n’y a pas de mouvement sans un calendrier, sans mémoire collective ou événements marquants. Le terme exprime sans doute adéquatement l’idée de diversité politique et culturelle, mais implique aussi une promesse de continuité, et avec elle l’hypothèse qu’on peut surseoir à son déclin et sa disparition. L’énergie de l’Événement qui a pu donner sa vélocité et son orientation à un mouvement ne devrait jamais s’épuiser. Or en vérité, les multitudes constituent une catégorie éminemment problématique, non pour le capitalisme ou la « société de contrôle », mais pour les multitudes elles-mêmes. On ne s’accoutumera pas de si tôt au fait qu’il n’existe rien de tel qu’une Conscience Collective, mais seulement des agglutinations extatiques réfractaires à toute Grande Résolution. La fragmentarité n’est pas agonie romantique, c’est la condition primordiale de la vie politique contemporaine, dont la condition réticulaire ne fait à son tour que transcrire plus avant le processus en termes de logiciels ou même de structures de bases de données.

Techniquement parlant, tout réseau est organisé. Fondateurs, administrateurs, modérateurs et membres actifs y jouent chacun un rôle spécifique. Un réseau consiste dans des relations mobiles dont la disposition est à tout instant configurée par « l’extériorité constitutive » de la rétroaction ou du bruit. L’ordre des réseaux est ainsi formé d’un continuum de relations gouverné par des intérêts, passions, affects et nombre de contraintes pratiques affectant les différents acteurs. Un réseau de relations n’est ainsi jamais statique, bien qu’il ne doive pas non plus être pris pour une espèce de flux perpétuel. Encore en gestation, la théorie des réseaux organisés n’en implique ni la déconstruction, ni de postuler qu’ils sont installés au cœur d’un dispositif technico-médiatique les rendant inadéquats et invisibles aux médias traditionnels et aux puissances politiques en exercice.

Pas de réseau, donc, en dehors d’une société. Comme toute entité technico-humaine, les réseaux sont traversés d’enjeux de pouvoir, notamment parce qu’ils en entravent l’exercice au fur et à mesure qu’ils en créent les conditions. La hiérarchie des pouvoirs opère sans doute sur plusieurs échelles, franchissant les limites internes des réseaux localisés et créant des têtes de pont avec des structures opératoires transnationales. Or peu importe son innocuité, un réseau provoque toujours son lot de différences. Traduit en termes des réseaux organisés, le précepte foucaldien « tout pouvoir est production » se dit : « puissance d’invention ». Ainsi la médiologie est-elle définie par Régis Debray comme une pratique d’invention inscrite à l’intérieur du système socio-technique des réseaux. En tant que méthode collaborative de critique immanente, elle rassemble une multitude d’éléments constitutifs en un réseau de relations trahissant leur coalescence autour de problèmes déterminés ou de passions débridées. Telle est dès lors la variabilité entropique des réseaux, qu’ils échappent en permanence aux tentatives de commandement et de contrôle qu’ils subissent.

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