Corpus

Le principe d’inconnexion web

par Geert Lovink  Du même auteur

      Paul Mathias  Du même auteur

L’ontologie classique de l’« usager », en bien des façons, reflète une logique capitalistique surannée. « Usager » se dit effectivement par excellence de l’instance cherchant à s’extraire de tout système rigide de régulation et de contrôle, et fait de plus en plus exactement écho aux notions d’« autoconfiguration » et d’« autoinvention ». En prétendant qu’un « usager » n’est jamais qu’un consommateur silencieux ou satisfait, on en fait une instance de contrôle par moyens dérivés. « Usager » désignerait dès lors un ectoplasme aspirant à se glisser dans l’étoffe spectrale de la culture marchande et numérique, forte de ses promesses de « mobilité » ou d’« ouverture ». Mais il ne faut pas s’y tromper : la socialité est intimement inscrite dans la variation dynamique des techniques déployées par les puissances capitalistiques. Les réseaux sont omniprésents et appellent à découvrir un espace et un temps nouveaux dans lesquels la vie puisse s’installer sur des modes à la fois éthiques et esthétiques.

Le crépuscule des réseaux organisés

Si feuilleter, regarder, lire, attendre, penser, effacer, bavarder, zapper ou naviguer forment ensemble la condition par défaut d’une vie « en ligne », un engagement total y ressortirait à la psychasthénie. Ce qui caractérise en fait les réseaux, c’est un sens partagé d’une potentialité qui ne requiert pas d’être actualisée – si chaque énoncé devait être systématiquement répliqué, d’individu à individu, nul réseau n’y survivrait ! Tout réseau repose donc sur un temps relativement long d’interpassivité, interrompu par des sursauts d’interactivité. Les réseaux encouragent et répliquent des liens passablement relâchés – et c’est ce à quoi il faut porter l’essentiel de son attention. Ils sont comme des machines hédonistes à produire de la promiscuité. Les multitudes réticulaires engendrent donc des formes temporaires et volontaires de collaboration qui transcendent, mais n’interrompent pas nécessairement, l’Âge du Désengagement.

On devrait à cet effet interpréter l’idée de « réseau organisé » comme une proposition nouvelle destinée à remplacer la notion problématique de « communauté virtuelle ». Elle devrait permettre d’affronter la question des relations de pouvoir internes aux réseaux, et de rompre avec les mécanismes invisibles propres à l’ère du consensus. Les réseaux organisés sont des « nuages » de relations sociales au sein desquels le désengagement est porté à son paroxysme. Tandis que l’idée de communauté recouvre une construction idéaliste supposant liens et harmonie, que rien le plus souvent ne permet pourtant de postuler, les réseaux prospèrent sur le dos de la diversité et du conflit (l’inconnexion), non sur celui de l’unité. C’est ce que les théoriciens des communautés n’ont précisément pas perçu. Pour eux, un désaccord n’est jamais qu’une rupture dans la continuité « constructive » du flux dialogique. Mais réfléchir à la défiance comme à un principe constructif demande plus d’efforts. L’indifférence réciproque dans laquelle se maintiennent les réseaux s’avère une raison suffisante de leur désorganisation, et ce ne sont pas de simples catégories idéalistes comme « interaction » ou « engagement » qui permettront de prendre toute la mesure du problème que cela constitue.

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