Corpus

Le principe d’inconnexion web

par Geert Lovink  Du même auteur

      Paul Mathias  Du même auteur

Le concept de réseau organisé présente dès lors un intérêt stratégique. Après une décennie de « médias tactiques », l’heure est venue d’extrapoler les pratiques opératoires des « médias radicaux ». Confortablement installés dans une logique de la micro-dénonciation ciblée, les médias tactiques ne cherchent trop souvent qu’à reproduire la dynamique spatio-temporelle et la structure logique de l’État moderne et du capitalisme industriel : différenciation et régénérescence à partir de la périphérie. Seulement quoique leur action ait une puissance disruptive, les médias tactiques confirment la temporalité du capitalisme post-fordien et son « court-termisme ». Privilégiant une critique purement ponctuelle des systèmes sociaux et politiques, les médias tactiques gardent une affinité avec ce à quoi ils s’opposent, et font ainsi l’objet d’une bienveillante tolérance. Pour eux, toute revendication doit se perdre dans le système, constituant à peine plus qu’un inconvénient temporaire ou une brève interférence. Fonctionnant de manière analogue aux modders[3] dans l’industrie du jeu, ils offrent pour ainsi dire gratuitement leur connaissance des failles systémiques : pointant les problèmes, ils quittent aussitôt la partie. De quoi le capitalisme est ravi, se félicitant de l’ingénue disponibilité de leur outillage critique !

L’émergence des réseaux organisés ressortit à une guerre de l’information, dont l’enjeu tourne à ce jour autour du thème de la « durabilité ». Les réseaux organisés sont effectivement contraints d’inventer des modèles de durabilité excédant la mise à jour de vagues plans d’action institutionnels, condamnés généralement à disparaître dans les oubliettes des « États-membres » ou des « entreprises citoyennes ».

Un réseau organisé est une formation « hybride », partie média tactique, partie formation institutionnelle, et se distingue par une logique institutionnelle intégrée à la structure socio-technique des médias de communication. Cela signifie qu’il n’y a pas de formule universelle susceptible d’exprimer la façon dont un réseau organisé pourrait inventer ses conditions d’existence. On finira peut-être, au bout du compte, par comparer point par point les réseaux organisés et les organisations en réseau. Difficile synthèse, car si l’on constate une vague « convergence » du caractère informel des réseaux virtuels et du caractère formalisé des institutions, elle est assurément tout sauf harmonieuse. Des conflits entre réseaux et organisations sont partout visibles. C’est que toute multitude réticulaire se consolide en même temps qu’elle se disloque. Il est naïf de croire, dans ces circonstances, que les réseaux vont nécessairement l’emporter sur les institutions, pour ainsi parler. Leur concurrence avec les institutions établies se décline ainsi en termes d’une part d’image de marque et de construction d’identité, et d’autre part – principalement – d’espace de production des savoirs et de développement des idées. Là gît le véritable potentiel des réseaux virtuels, alors même qu’on hésite encore à les intégrer dans les négociations administratives concernant budgets, bourses, investissements et recrutements. Raison pour laquelle, précisément, ils ont besoin d’une forme organisationnelle propre, et notamment de surmonter trois difficultés majeures : responsabilité, durabilité, et extensibilité.

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