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Le principe d’inconnexion web

par Geert Lovink  Du même auteur

      Paul Mathias  Du même auteur

Le grand pari réticulaire

Commençons par la question de savoir qui les réseaux représentent, et quelles formes immanentes de « démocratie » ils recouvrent. La montée de l’informatique communautaire comme objet de recherche et comme architecture de projet pourrait être perçue comme une plate-forme exemplaire de traitement de cette difficulté. Quelque intérêt que l’informatique communautaire ait à construire des projets « à partir de la base », une part substantielle des recherches dans ce domaine se concentre sur la question de l’e-démocratie. Or il est temps de dissiper l’illusion que les mythes de la démocratie représentative pourraient en quelque façon être transférés et reproduits sur une scène réticulaire. Après tout, ceux qui tirent bénéfice de tentatives telles que le Sommet Mondial sur la Société de l’Information (smsi) appartiennent pour la plupart aux circuits institutionnels et financiers classiques, ce ne sont pas ceux qui sont supposés être représentés dans un tel processus. Les réseaux appellent en réalité une nouvelle logique politique globale, et non pas qu’on s’en remette à une poignée d’ong autoproclamées « sociétés civiles globales ». Si les réseaux formalisés traditionnels comptent des « membres », ce n’est pas le cas de la plupart des initiatives en ligne, car à l’évidence, les formes traditionnelles de la représentation y sont désintégrées[4]. Ayant la vertu de « déconstruire » la société, celles-ci révèlent la profondeur des liens qui s’y nouent. Leur finalité serait dès lors de cristalliser et de disséminer quelque chose comme un nouveau « principe hégémonique » – qui exigera des initiateurs des prochaines vagues d’innovations technologiques et sociales une patiente et constante critique de leurs modalités opératoires les plus secrètes.

Les réseaux ne sont effectivement pas des institutions démocratiques et représentatives, ils requièrent l’invention de modèles de décision « post-démocratiques » capables d’oblitérer l’archétype classique de la représentation et les politiques identitaires qui lui sont associées. Le thème émergent de la démocratie non représentative permet à cet égard de mettre l’accent sur le processus plutôt que sur ses effets consensuels. Or s’il y a quelque chose de très attrayant dans les formes « orientées processus » de la gouvernance, le modèle processuel n’a réellement d’intérêt qu’en ce qui concerne l’intégration réticulaire d’une pluralité de forces disséminées. Les questions fondamentales restent en fait posées : Quel est le véritable objet d’un réseau ? Sa durabilité ? Pourquoi même l’avoir initié ? Qui parle ? Et dans quel intérêt ? Pour répondre à ces questions, il faut s’intéresser aux forces vitales qui composent le milieu socio-technique des réseaux organisés, d’où résultent leur variabilité et leurs incertitudes, et à cet effet la permanence des conflits et des désaccords doit y être présumée comme modalité opératoire sous-jacente et inéluctable.

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