Répliques

Note de lecture

par Thierry Leterre  Du même auteur

The Wealth of Networks How social production transforms markets and freedom, Yochai Benkler (Yale University Press, 2006)

Impossible de manquer la référence : La Richesse des réseaux, The Wealth of Networks, fait allusion à cette Richesse des Nations, Wealth of Nations, qu’Adam Smith fit paraître en 1776 et que l’on considère comme l’ouvrage fondateur de l’économie politique libérale. Mais référence n’est pas forcément déférence, et le sous-titre, qui parle de production sociale, est tout aussi clairement une contestation. Là où les libéraux d’hier comme d’aujourd’hui tendent à nier le social, ne voyant dans la vie en commun qu’une série d’interactions individuelles sur un marché, les réseaux – c’est-à-dire les réseaux informatiques, et notamment l’Internet – permettent de constituer de nouvelles formes collectives. La richesse dont il s’agit, ce n’est pas la prospérité matérielle, mais le développement immatériel d’une sociabilité inédite. C’est à la présentation et à l’analyse de ce phénomène que Yochai Benkler, professeur de droit à la prestigieuse université Yale, a consacré un ouvrage fort de 515 pages : rien moins que l’ambition de fournir en ce qui concerne la « société en réseau » (networked society) le pendant de l’ouvrage fondateur du libéralisme économique.

Si la perspective est large, le travail demeure soigneusement circonscrit : le souci du concret, la multitude des exemples, si révélatrice du goût pour l’empirisme qui prévaut outre-Atlantique, le soin apporté à l’index et aux notes (qui en se croisant, permettent de se substituer à une bibliographie absente) se conjuguent avec une vision ample de ce qu’il convient d’appeler « la société de l’information ». Examinant les évolutions, non seulement du domaine informatique, mais aussi et surtout de ces sociétés « en réseau » qui recourent de plus en plus massivement aux technologies informatiques, Yochai Benkler mêle habilement constat empirique et forte dimension spéculative. On ajoutera que le propos est présenté dans une langue claire, peut-être un peu neutre, voire terne, d’une manière typiquement américaine, centrée sur l’analyse successive des différents aspects de l’objet étudié, alternant de façon linéaire arguments et contre-arguments, sans grand souci des transitions entre ces séquences argumentatives.

L’objet de Yochai Benkler, rien ne le décrit mieux que le titre du dernier chapitre portant sur « l’écologie institutionnelle de l’environnement numérique ». En effet, l’auteur s’intéresse aux nouveaux équilibres qui se font jour à partir du développement des nouvelles technologies. Il les aborde au fil de trois grandes parties concernant, dans l’ordre, « l’économie de l’information en réseau », « l’économie politique de la propriété et des biens communs », et enfin « les politiques de liberté à un moment de transformation ». Très clairement, on passe du registre économique au niveau politique, à partir d’une réflexion sur la refonte d’une société qui se définit dans l’usage des réseaux informatiques. Ce serait cependant une erreur de croire que l’auteur souscrit à un déterminisme technologique qu’il récuse ostensiblement. Il préfère des modèles « d’offres » (affordances)web où le développement de technologies, quelles qu’elles soient, « offre » plus ou moins de chances au développement de certaines formes sociales. Ainsi, le déploiement des réseaux informatiques « offre » certaines possibilités, notamment d’accroissement de la liberté, et réduit corrélativement les tentations autoritaires. Mais rien ne dit que la société se saisira complètement de cette « opportunité » : les possibilités offertes ne sont pas forcément réalisées.

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