Corpus

Pour une pragmatique des flux

par Paul Mathias  Du même auteur

      Peter Lunenfeld  Du même auteur

Effectivement, la « participation » est la clé de ce phénomène de transmutation impromptue des « machines culturelles » et de leur sphère d’appartenance. Faisant suite à la connexion réciproque d’un minimum de deux machines, « participation » désigne un processus en deux temps : la machine permet à l’usager de produire quelque chose et de le téléverser sur le réseau, sur lequel se trouvent symétriquement une multiplicité indéterminée d’usagers ayant la possibilité de procéder à son téléchargement. Quelles sont les potentialités du système qui permettent à un usager d’aller au-delà de la simple réception passive de biens de toutes sortes, et ainsi de « participer » ? Peu importe : développement de moyens nouveaux d’interactivité, comme les logiciels ou des machines plus puissantes – ou tout simplement des interfaces graphiques améliorées - ; plus essentiellement sans doute, de nouveaux schèmes conceptuels pour la transformation des machines, de leurs logiciels, de leurs systèmes opératoires. La façon dont ces potentialités sont appréhendées tient évidemment à des déterminismes idéologiques, à des contraintes de marché, à des agendas institutionnels et scientifiques – et non pas certes à une force décisionnelle unique et cachée. Pour dire vite, la « participation » est ce qui a sorti les machines informatiques des Q.G. militaires pour les installer dans les foyers. La « loi de Metcalfe », du nom d’un pionnier de la conception et de la mise en œuvre des réseaux[1], décrit succinctement les choses en montrant que la valeur d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses usagers. Pour le dire autrement : un réseau est d’autant plus puissant et efficace que le nombre de ses usagers est élevé. Une télécopieuse est inutile, deux télécopieuses forment un réseau sécurisé, et plus leur nombre augmente, plus il y a de bénéfice pour un expéditeur ou un récepteur potentiels, selon un principe de progression géométrique plutôt que linéaire. Seulement il ne suffit pas de s’extasier sur de telles potentialités. Qu’il existe deux schèmes directeurs pour toute « participation », à savoir téléchargement et téléversement, c’est là une évidence empirique ; qu’il faille en dévoiler les soubassements et les modalités internes d’existence, c’est précisément la tâche d’une véritable herméneutique des réseaux.

Téléchargement, téléversement

Familiers de ces deux schèmes directeurs, nous n’en comprenons pas pour autant familièrement les enjeux. Globalement, « télécharger » recouvre le fait de récupérer un fichier depuis le réseau, et « téléverser » désigne le fait de l’y déposer. Quel que soit le type de réseau, rapatrier un fichier consiste à le télécharger. Inversement, expédier des données ou de l’information, c’est au sens strict les téléverser. Ainsi le téléchargement consiste dans un transfert de données passant d’un système source central à un système destinataire périphérique. Tout au rebours, il faut comprendre le téléversement non seulement comme un passage de la périphérie au centre, mais également d’une machine périphérique quelconque à beaucoup d’autres, et donc comme une manière de nivellement de la hiérarchie classique de la production, de la distribution, et de la réception – en l’occurrence des biens culturels.

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