Corpus

Pour une pragmatique des flux

par Paul Mathias  Du même auteur

      Peter Lunenfeld  Du même auteur

Tous les animaux téléchargent, mais rarissimes sont ceux qui téléversent, sinon leurs fèces et leur propre corps organique. Les castors bâtissent des barrages, les oiseaux construisent des nids, et les termites créent des monticules. Mais dans la majorité des cas, le royaume animal s’épand sur le monde en téléchargeant une matière qu’il ingurgite et qu’il expulse par petits bouts. Le privilège de l’espèce humaine n’est pas seulement de fabriquer des outils, mais d’être en outre capable de les employer à créer des biens matériels superflus – de la peinture ou des sculptures – ainsi que des expériences intellectuelles superflues – musiques, récits, religion, philosophie. De toute évidence, c’est le superflu qui définit la culture humaine, et en somme l’humanité elle-même. Comprendre la culture et se l’approprier requiert d’éminentes aptitudes – ainsi les efforts qu’exige pour le maître comme pour l’élève le simple apprentissage de la lecture -, mais demeurer incapable d’aller outre le téléchargement, c’est se priver d’une dimension constitutive de ce qui définit l’humanité.

Peter Kögler, Siebdruck/Papier, 1993. © Peter Kögler. Courtesy Galerie & Edition Artelier Graz, exposition dans la Sporgasse.

Si prodigieux que soient les temps présents, les hiérarchies de la production culturelle sont résistantes, même en ligne. Un pour cent des usagers de la toile y téléversent un matériau, et ils ne sont pas plus de dix pour cent à commenter ou modifier les contenus qu’ils y trouvent, tandis que le reste, quatre-vingt-dix pour cent du public, se satisfait de télécharger sans téléverser. Une des raisons de cette pyramide de la production est que, comme les nations et les peuples, les médias ont leur propre et singulière culture. Il est clair que pour les cinquante dernières années, notre culture s’est laissée définir par la télévision, et s’est donc fossilisée comme une culture du téléchargement. Le système médiatique de la télévision se définit en effet par la réception d’images et de sons produits par des tiers. Par voie de télédiffusion, de câble, de satellite ; en direct ou en différé, enregistrée ou décalée, une émission est toujours affaire de téléchargement. Le défi lancé par l’ordinateur à la télévision depuis une dizaine d’années ne tient pas seulement à la substitution d’une machine plus perfectionnée à une autre qui l’est moins – comme ce fut le cas avec les disques en vinyle et les cd, ou bien avec les cassettes vhs et les dvd. Bien plutôt, un ordinateur est une machine capable de téléverser tout ce que désire son utilisateur et qu’il est capable de produire, à destination soit d’un ou de quelques-uns, soit de beaucoup et même de tous. C’est ce qui constitue le plus radical point de rupture entre une culture télévisuelle et une culture informatique. Pourtant, la vertu qu’a un ordinateur de simuler n’importe quelle machine médiatique met sérieusement en péril son potentiel – quoique de manière contournée -, dans la mesure où l’ordinateur est également une machine qui excelle bien au-delà de la télévision à télécharger. C’est ce dualisme qui caractérise la singularité de notre temps, et qui dresse la scène sur laquelle se déroule comme une guerre larvée du téléchargement et du téléversement.

Pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10