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Pour une pragmatique des flux

par Paul Mathias  Du même auteur

      Peter Lunenfeld  Du même auteur

Un diabète culturel

Le débat ne concerne pas simplement les capacités techniques de l’ordinateur ni ses modalités d’utilisation. La surabondance des téléchargements ou leur caractère exclusif de toute autre pratique, notamment de téléversement, conduit à ce que j’appellerais un « diabète culturel ». Souffrir de diabète, c’est pour le corps n’être pas en mesure de produire suffisamment d’insuline pour assimiler le sucre qu’il a absorbé. Il existe là un déséquilibre entre la consommation et la production, le téléchargement et le téléversement. À maints égards, le diabète est une pathologie de la plénitude, l’effet de l’obésité ou de la surconsommation calorique. Le diabète culturel fonctionne de manière très similaire. Pour le redire : ce n’est pas que télécharger soit une mauvaise chose, et téléverser une bonne, c’est tout simplement que l’une et l’autre chose doivent s’équilibrer en une consommation réfléchie et une production chargée de sens.

Cela requiert de rompre avec les flux médiatiques qui nous submergent. Tout comme les médias ont mué, ainsi a mué la manière dont les contenus sont déversés sur, à travers, et autour de nous. L’enregistreur vidéo numérique – sur disque dur ou dvd réinscriptible – a bien mieux que le magnétoscope développé les possibilités de s’affranchir des contraintes des programmes télévisés. Mais tandis que les usagers se libéraient ainsi des publicités qui les inondaient, les entreprises apprenaient à intégrer leurs messages dans les contenus eux-mêmes. Au fur et à mesure que les consommateurs se tournaient vers les jeux vidéo ou les loisirs en ligne, des bannières électroniques y étaient intégrées et les fenêtres surgissantes devenaient monnaie courante sur nombre de sites Web. La téléphonie mobile a pu accroître l’ubiquité des individus, mais avec elle une ubiquité informatique a envahi un monde désormais criblé d’espaces informationnels, de rubriques commerciales et de slogans publicitaires, encombré d’une signalétique consumériste particulièrement subtile et incitative, furtivement implémentée dans l’infosphère invisible au cœur de laquelle nous évoluons. En d’autres termes, quand les canaux traditionnels de télédiffusion ont perdu leur position dominante, la culture télévisuelle s’est exfiltrée de ses lieux de prédilection pour infiltrer de nouveaux environnements culturels.

À moins donc de renoncer à quasiment toute forme de communication médiatique, il est impossible de ne pas « suivre le mouvement », au moins de temps en temps, et de ne pas nous y perdre comme poussière au vent. Il y a cependant moyen de sortir de cette « plénitude », au moins occasionnellement, et de s’ouvrir les chemins d’un engagement résolument réflexif. Ce qui est vital, car tandis que les flux sont illimités, notre temps et notre attention ne le sont pas. Jusqu’à ce que – ou à condition que – les prophètes de la post-humanité tiennent leurs promesses d’une vie éternelle, nous serons enserrés dans nos limites individuelles, et tout aussi bien dans celles de nos aspirations. D’où l’importance capitale de comprendre le téléversement en termes non d’opportunité technologique, mais d’habitudes et de mœurs.

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