Corpus

Pour une pragmatique des flux

par Paul Mathias  Du même auteur

      Peter Lunenfeld  Du même auteur

Web 2.0

À peine quelques mois après l’effondrement des dotcoms, la Toile a commencé de se développer en un médium éminemment participatif. Le phénomène a vu le jour en même temps que le secteur des industries technologiques a repris appui sur des bases plus solides, et qu’il a programmé pour le secteur des hautes technologies une rhétorique du Web 2.0. Il est probablement trop tôt pour qu’on puisse en être tout à fait sûr, mais cette « nouveauté » paraît justement présenter quelque caractère de nouveauté ! Les théoriciens systémistes pourraient effectivement assez volontiers souligner que cette forme émergente de la Toile vient s’adosser à une architecture participative assez robuste.

La Toile est en train d’évoluer vers une forme logicielle plus authentiquement sociale et qui offre une myriade de nouvelles manières de relier individus et groupes. Jusqu’à une date récente, l’activité la plus caractéristique d’un usager de la Toile était de naviguer d’une page statique à une autre ; désormais, c’est une expérience dynamique, une multitude d’usagers convergeant dans la genèse solidaire de leur environnement propre. La multiplication des blogs et des wikis porte témoignage d’un tel tournant. L’explosion sociale de sites tels que Flikr, qui permettent d’étiqueter – ou « taguer » – et partager des photographies ; ou bien del.icio.us, voué à la socialisation des signets personnels ; constitue autant de manières, pour les usagers, de catégoriser, collecter, et partager leurs stratégies d’archivage. Elle a même conduit à inventer le terme de « folksonomy », qui rassemble les deux notions de folk, la personne privée, et de taxinomy, la classification. L’opposition qui se fait ici jour est celle des bibliothécaires, archivistes, et spécialistes de l’information, qui procèdent professionnellement à la systématisation de ce type d’activité classificatoire, et de l’évolution permanente de « folksonomies » personnelles en même temps qu’inspirées de l’atmosphère d’appartenance planant au-dessus de groupes très divers d’individus. Or ce qui reste très peu thématisé, ce sont les transformations que nous pourrions souhaiter dans l’usage aussi bien que les comportements induits par cette nouvelle itinérance de nos machines culturelles.

L’inexorable commercialisation des innovations technologiques contribue sans doute à définir de nouvelles habitudes intellectuelles en même temps qu’elle élève de véritables obstacles sur notre chemin. Le Graal de notre présent, c’est à la fois l’ubiquité – l’incorporation de vertus informatiques à tous les environnements humains – et la mobilité – la capacité à communiquer avec le réseau depuis n’importe quel point donné. Tout uniment ubiquitaire et mobile, la puissance computationnelle rend les pratiques de téléchargement d’autant plus aisées, quand symétriquement son intégration aux assistants personnels et au téléphone portable rend celles de téléversement d’autant plus improbables. La raison en est que nous sacrifions la variété des manipulations possibles d’un engin à sa taille, sa mobilité, et son ubiquité. Au fur et à mesure que diminue la taille des claviers, des écrans, des optiques même, nos possibilités textuelles atteignent un niveau épellatif et/ou phonographique – comme lorsque « afr klc » se substitue à l’ordinaire « affaire classée » ! Dans le même temps, le dispositif électronique se commue en distraction permanente et en opportunité consumériste – sorte de stylet qui nous permet de faire des achats par un simple effleurement d’écran. S’il s’avère donc que la dernière mouture de la Toile, à laquelle on accède par le moyen d’ordinateurs de bureau ou de portables puissants, ne constitue qu’une anomalie sur le chemin d’une homogène mobilité de la consommation privée – à laquelle s’ajouteraient quelques capacités télécommunicationnelles -, nous nous serons gravement fourvoyés. Nous ne devrions pas, en effet, sacrifier notre capacité de téléversement à notre puissance de téléchargement.

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