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Pour une pragmatique des flux

par Paul Mathias  Du même auteur

      Peter Lunenfeld  Du même auteur

Méliorisme

Garantir une libre capacité de téléversement, et que l’usage de cette liberté sera fécond de sens, c’est une stratégie non pas tant révolutionnaire que tournée vers le passé, vers les philosophes du pragmatisme notamment, qui à l’aube du siècle dernier ont forgé le concept de « méliorisme ». Le pragmatiste William James définissait en effet le méliorisme plutôt comme une « attitude dans les affaires humaines » que comme une croyance : « Le méliorisme […] ne considère le “salut” de l’univers ni comme assuré immanquablement, ni comme impossible : il y voit une chose possible qui devient probable de plus en plus, à mesure que se multiplient les conditions remplies pour sa réalisation[2]. » Le mouvement mélioriste, insistant sur les possibilités actuelles dont le progrès est le promoteur, se mêle aisément à celui des cultures informatiques. La télévision par exemple s’est renouvelée et comme métastasée quand elle est sortie de sa tanière familiale – le salon – pour investir en de multiples incarnations les espaces personnels de chaque membre de la famille, nos automobiles, nos assistants numériques, et enfin, avec les modèles d’écran les plus perfectionnés – efficaces à la pleine lumière du jour et autrefois réservés aux plus riches – les jardins privatifs de nos banlieues résidentielles. Autre témoignage d’un optimisme rampant, cette espèce de trajectoire ascensionnelle des ordinateurs et de leurs logiciels – versions passant de 1.0 à 2.0, à 2.5, 3.1, 7.8, comme si la série devait aller à l’infini. Sans doute y a-t-il une part d’extravagance dans tout cela, d’effets de mode, et de mises à jour inutiles ; mais même une histoire à court terme tend à lisser leur dynamique pour en faire apparaître la régularité ascensionnelle. L’accroissement quantitatif de la vitesse des processeurs, la sophistication, l’ubiquité, la mobilité, la miniaturisation et la personnalisation deviennent – ou du moins sont disposées à devenir – des mutations qualitatives de nos manières de produire de la culture.

Se convaincre de la nécessité de produire des contenus et de les téléverser reste un objectif modeste et non pas une utopie perfectionniste, c’est tout simplement une position pragmatiste et mélioriste. La fin du méliorisme, c’est l’amélioration volontaire et concertée des choses, ce qui suppose certaines dispositions d’esprit et des pratiques autant réalistes qu’optimistes – pour contrer passivité, pessimisme, ou nihilisme. John Dewey a pu écrire que « l’effort de substituer la stabilité du sens à l’instabilité des événements est la tâche principale de toute attention humaine »[3]. En traduisant l’idée dans une terminologie contemporaine : quoi de plus rigoureusement mélioriste, en somme, que la réception réfléchie de fichiers et la production intelligente de contenus ?

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