Corpus

Pour une pragmatique des flux

par Paul Mathias  Du même auteur

      Peter Lunenfeld  Du même auteur

Présence du futur

Ce qui devrait nous intéresser dans cette « révolution informatique » dont nous entendons parler depuis environ une génération, c’est le fait que les termes du débat au sujet de « l’à venir » sont en réalité « déjà là ». Les merveilles de l’âge numérique ont incontestablement envahi notre quotidien. Plutôt cependant que de nous en abasourdir de naïve admiration, nous devrions essayer d’en découdre avec la réalité de ce que nous produisons effectivement, de ce que nous dispersons, pour ensuite lire, regarder, écouter, nous divertir enfin. Nous devrions nous rendre experts à détourner notre attention des faux-semblants de la culture pour la fixer sur son sol, et dévier ainsi des productions individuelles qui nous inondent pour nous plonger dans la machinerie culturelle qui les engendre – et réciproquement.

L’aspiration à une activité médiatique chargée de sens se rencontre en des lieux à la fois attendus et peu explorés. Pendant toute cette dernière vingtaine d’années, une certaine odeur de discours a plané au-dessus de toutes les manifestations rassemblant les tribus des technologues. Salons consacrés aux nouvelles technologies – les Kunsthallen européennes -, clubs de bidouilleurs underground, forums d’investisseurs de capital-risque, ça a toujours été le même discours, un discours des « possibilités futures ». Bavardages qui tournaient systématiquement autour de ce qu’on ferait une fois que le prix des ordinateurs aurait sensiblement baissé, que les mémoires vives et la puissance des processeurs auraient considérablement augmenté, que l’imagerie 3D serait à la portée de toutes les bourses, ou que la population aurait dans son ensemble accès au haut débit, etc. – la liste est inépuisable. À l’évidence, cette stratégie d’évitement des véritables enjeux des processus technologiques sous-jacents servait essentiellement à magnifier le fait que certaines technologies étaient tout simplement opérationnelles. Étudiants, universitaires, artistes et designers, journalistes spécialisés dans la rubrique technologique – tous paraissaient adopter des tactiques de dissimulation d’un fait crucial, à savoir que l’industrie informatique ne cessait de produire des biens sans avenir commercial ni véritable public. Cela fait à peine deux ou trois ans que s’estompe insensiblement ce discours évasif, futuriste et mélancolique tout à la fois, donnant lieu d’espérer que de nouveaux schèmes herméneutiques vont désormais prévaloir.

De fait, nous disposons désormais de machines et de connexions qui rendent résolument caduques toutes les litanies qu’on pouvait entendre sur le thème de l’ordinateur et de son rapport à la créativité culturelle. S’il est incontestable que les progrès techniques sont indéfinis, le rendement des réseaux exponentiel, ou la baisse des prix relativement constante, nos instruments de travail sont dorénavant à peu près définitivement configurés : les ordinateurs sont petits de taille mais puissants ; la mémoire est abondante et peu onéreuse ; les périphériques – caméras, scanners, imprimantes – sont accessibles au grand public et non pas seulement aux professionnels ; les logiciels sont efficaces, relativement stables, et largement répandus ; et l’Internet compte enfin des millions de nœuds connectés à grande vitesse. L’accroissement quantitatif du nombre des personnes connectées, notamment au moyen de liaisons à haut débit, a indubitablement conduit à une mutation qualitative de la façon dont elles interagissent avec les médias informatiques, et donc à cette légitime rhétorique mélioriste du Web 2.0. En d’autres termes, quelle qu’en soit la distribution sociale ou politique, le futur, c’est maintenant !

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